Politique

Algérie : « On ne s’est pas mis d’accord sur les termes d’un dialogue »

La police faisant face à des étudiants lors dune manifestation à Alger, mardi 28 mai 2019. © Fateh Guidoum/AP/SIPA

Au lendemain d'un nouvel appel au « dialogue » du général Gaïd Salah, et alors que l'incertitude demeure quant à la tenue effective d'une élection présidentielle le 4 juillet, deux membres de la Ligue algérienne de défense de droit de l’homme (LADDH) évoquent leurs craintes et dévoilent leurs solutions de sortie de crise.

La disparition de Kamel Eddine Fekhar, soutien de la minorité mozabite et ancien élu du Front des forces socialistes (FFS), moins de deux mois après la chute d’Abdelaziz Bouteflika, a suscité un sentiment de colère chez les manifestants algériens. Lors d’une marche des étudiants, ce mardi à Alger, le nom de l’activiste était repris sur de nombreuses pancartes. 15 semaines après le début du mouvement, les protestataires continuent de réclamer une justice indépendante et une solution politique inclusive pour l’Algérie, rejetant l’échéance électorale du 4 juillet.

Dans ce contexte incertain, l’avocat et vice-président de la Ligue algérienne pour la défense des droits de l’homme (LADDH), Aissa Rahmoune, et son secrétaire général et fondateur du collectif « Jeunes engagés pour l’Algérie », Abdelmoumene Khelil, reviennent sur les revendications portées par la société civile pour la période à venir.

Jeune Afrique (JA) : Le décès du militant mozabite Kamel Eddine Fekhar a suscité l’indignation de la rue. Quelle est votre position face à la répression de certains activistes en Algérie ?

Me Aissa Rahmoune : Kamel Eddine Fekhar faisait partie de notre organisation. J’ai plaidé dans le cadre de plusieurs procédures que la justice a engagées contre lui : toutes étaient montées de toutes pièces. Ce mardi, lui et son codétenu Ibrahim Aouf, militant mozabite lui aussi, en était à leur 47e jour de grève de la faim. Sa mort est un deuxième cas qui vient s’ajouter à la disparition du journaliste Mohamed Tamalt, accusé d’« offense au président de la République » et décédé en détention en décembre 2016, après trois mois de grève de la faim.

S’il y a des chefs d’inculpation sérieux contre Louisa Hanoune, on peut prendre des mesures conservatoires qui doivent passer avant l’incarcération

Il ne faut pas non plus oublier Hadj Ghermoul, premier Algérien à avoir brandi dans le Sud une pancarte contre le cinquième mandat, toujours emprisonné depuis le 29 janvier pour « outrage à corps constitué ». Ces cas ne font que nous renseigner sur la nature du système encore en place. Telle est l’image que renvoie à l’étranger le régime algérien, avec son système judiciaire et exécutif arbitraire.

Quant à Louisa Hanoune [une pétition exigeant la libération « immédiate et sans condition » de la secrétaire générale du Parti des travailleurs a été signée ce mercredi par dix partis de l’opposition], ce n’est certainement pas le moment d’engager des poursuites contre elle. S’il y a des chefs d’inculpation sérieux, on peut prendre des mesures conservatoires qui doivent passer avant l’incarcération, comme une interdiction de quitter le territoire ou l’engagement d’une procédure de contrôle judiciaire. Mais son cas est un message clair adressé à la classe politique : personne n’est à l’abri de représailles.

La secrétaire générale du Parti des travailleurs Louisa Hanoune. © AP/SIPA

JA : Selon vous, la responsabilité en revient-elle à la justice ?

Me Aissa Rahmoune : Les magistrats et professionnels de la justice sont également victimes d’un cadre légal liberticide. Ils veulent se libérer du joug du pouvoir exécutif, mais ce dernier ne leur permet pas de le faire. Il suffit de penser que la haute instance de la magistrature est présidée par le président de la République. Ceci remet en cause le principe de l’indépendance de la justice. On ne peut pas imaginer que des procédures judiciaires devant ces tribunaux puissent aboutir à un processus de vérité et justice.

JA : Ce mardi, trois jours après la date limite du dépôt des candidatures à l’élection présidentielle, le général Gaïd Salah a appelé au dialogue. S’agit-t-il d’une main tendue aux manifestants ?

Abdelmoumene Khelil : L’appel à la discussion est fondamental, et tout le monde, la rue comme les institutions, appelle à dialoguer depuis des mois. Pourtant, on ne s’est pas mis d’accord sur les termes de ce dialogue, ce qui est fondamental pour la feuille de route qui doit en sortir. Jusqu’à maintenant, l’institution militaire prônait le dialogue dans un cadre constitutionnel, ce qui a été catégoriquement rejeté par la rue. Cette voie se révélera bientôt sans issue. Quel sera, après, l’objet des discussions ? Il faut déjà que l’institution militaire accepte de discuter du processus de transition politique.

Me Aissa Rahmoune : Ce processus politique ne peut pas passer par une élection présidentielle le 4 juillet. Je dirai que même le système en place ne croit pas à ce scrutin faussé d’avance, avec deux candidats méconnus de la scène politique. C’est encore une insulte au peuple algérien, qui remet en cause le sérieux de nos institutions.

Les élections en Algérie ont toujours été un non-événement : c’est le fossé qui consacre le rapport entre le peuple et le pouvoir

Même la coalition des quatre partis politiques majoritaires à l’Assemblée populaire nationale n’arrive pas à dégager un candidat. Ce scrutin représente encore une fois la volonté du système de banaliser l’acte politique. Les élections en Algérie ont toujours été un non-événement : c’est le fossé qui consacre le rapport entre le peuple et le pouvoir.

JA : Comment, alors, sortir de cette impasse ?

Abdelmoumene Khelil : Nous sommes en train d’organiser une grande conférence nationale dans l’objectif de montrer que, non, après le 4 juillet, ce ne sera pas le vide. On veut envoyer un message au pouvoir pour faire entendre la volonté de la société civile à travers des propositions cohérentes et consensuelles, en proposant une voie de sortie de crise. Notre objectif est aussi de pousser les partis politiques à adhérer à cette démarche.


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Notre collectif [rassemblant 35 organisations], les syndicats autonomes et un deuxième collectif organisé autour d’autres réseaux, nous travaillons régulièrement ensemble pour établir une seule feuille de route. Chacun a présenté son projet, mais les trois pôles concordent sur les principes d’une transition politique et démocratique, sur la possibilité d’élire un présidium de trois personnes pour gérer la transition, ainsi que sur la nécessité d’établir une charte des valeurs.

JA : Pensez-vous faire des compromis avec l’institution militaire ?

Abdelmoumene Khelil : Il y a certainement des points qui font débat, dont une question principale à déterminer : se dirige-t-on vers une présidentielle ou vers une Assemblée constituante ? Combien de temps la transition peut-elle durer ? L’un de nos points de convergence est que les militaires ont un rôle à jouer durant la transition, à condition qu’ils ne sortent pas de leur rôle en poursuivant des objectifs politiques.

Me Aissa Rahmoune : La responsabilité historique de l’état-major est engagée. Si Gaïd Salah veut vraiment rendre service à cette jeunesse, il doit accepter une transition démocratique politique réelle. Tous les compromis sont possibles dans la mesure où il y a un préalable, c’est-à-dire que le peuple ne veut plus négocier avec ceux qui représentent l’ancien régime. L’idée d’une instance de transition n’est pas à écarter.

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