Histoire

[Tribune] L’héritage de Sven Lindqvist : « le courage de comprendre ce que nous savons » de l’extermination coloniale

Par

Patrick de Saint-Exupéry est journaliste et auteur.

Sven Lindqvist, à Stockholm en 2018. © Creative Commons / Wikimedia / Frankie Fouganthin

Récemment disparu, l'écrivain suédois Sven Lindqvist aura passé sa vie à étudier au microscope l’idée de destruction de l'homme par l'homme. Son œuvre majeure, « Exterminez toutes ces brutes ! », remonte aux racines de l'odyssée coloniale, décrivant comment celle-ci a mené, peu à peu, à légitimer la disparition de certains groupes humains.

L’écrivain suédois Sven Lindqvist est mort le 14 mai à l’âge de 86 ans. Ancien journaliste, grand voyageur, il était l’auteur d’une trentaine d’essais à l’écriture inclassable, sèche et bouleversante, couronnés par plusieurs prix en Suède.

La déconstruction de ce que fut la colonisation au XIXe siècle, cet envers de la philosophie européenne des « Lumières », est au cœur de sa réflexion. Il y voit la matrice de son monde, qui se fracasse sur Auschwitz et Hiroshima, alors qu’âgé d’une dizaine d’années il vit chez ses parents dans une Suède restée neutre.

« Auschwitz fut l’application moderne et industrielle d’une politique d’extermination sur laquelle reposait depuis longtemps la domination du monde par les Européens », conclut-il, implacable, dans les dernières pages d’Exterminez toutes ces brutes ! (les Arènes, 2014), une plongée physique et littéraire dans les racines de l’odyssée coloniale, son œuvre majeure, traduite en quinze langues.

Une forte odeur douce-amère

Pour saisir l’itinéraire de cet homme qui passera sa vie à étudier au microscope l’idée de destruction et cultivera une incroyable érudition, il faut s’attacher à la figure de sa grand-mère, qu’il évoque au début d’Exterminez toutes ces brutes ! « Grand-Mère sentait. Elle sentait Grand-Mère. Une forte odeur douce-amère émanait de sa chambre et de son corps. Mère détestait cette odeur, surtout à table. Grand-Mère le savait. Elle mangeait à la cuisine », écrit-il.

Cette « odeur » gênante est surtout persistante : « De temps à autre, Mère faisait une razzia dans la chambre de Grand-Mère pour essayer de faire disparaître la source de cette odeur. C’était voué à l’échec puisque l’odeur venait de Grand-Mère elle-même. »

Lui, Sven Lindqvist, a une dizaine d’années : « Je comprenais fort bien le désespoir de Grand-Mère quand les « saletés » devaient disparaître (…). J’allais donc fouiller dans la poubelle pour récupérer les affaires de Grand-Mère et les dissimulais parmi les miennes en attendant que l’orage soit passé. »

C’est ainsi que le gamin, né en 1932, sauve « un vieux livre jauni, I palmernas skugga – À l’ombre des palmiers ». Il s’en empare, le lit, et c’est comme s’il y reniflait l’origine profonde de cette « odeur » si détestable et persistante dont « Mère » cherche à « se défaire ».

Le meilleur d’entre eux n’est même pas digne de mourir comme un porc

Écrit en 1907 par un missionnaire, Edward Wilhem Sjöblom, À l’ombre des palmiers est un journal de voyage : le récit d’une mission au Congo. Sjöblom remonte le fleuve sur un vapeur. « Au dîner, écrit-il, les membres de l’équipage évoquèrent leurs exploits concernant le traitement des Noirs. Ils mentionnèrent un de leurs pairs qui avait fouetté trois de ses hommes si impitoyablement qu’ils en étaient morts. On considère cela comme de l’héroïsme. L’un d’eux ajouta : « Le meilleur d’entre eux n’est même pas digne de mourir comme un porc ». »

Le 1er février 1895, le prêche du missionnaire est interrompu par un soldat qui attrape un vieil homme en l’accusant de ne pas avoir assez récolté de caoutchouc. Sjöblom, raconte Lindqvist, demande au soldat d’attendre que l’office soit terminé. Le soldat se contente d’écarter le vieil homme de quelques pas, place le canon de son fusil contre sa tempe puis l’abat : « Un petit garçon reçoit du soldat l’ordre de trancher la main du mort, laquelle avec d’autres mains tranchées de manière identique sera remise le lendemain au commissaire, en signe de victoire de la civilisation ».

« Le courage de comprendre ce que nous savons »

Un missionnaire de la mission Congo Balolo, avec une jeune victime de la pratique du "couapge des mains", en vigueur pendant la colonisation belge (Photo non datée, probablement prise entre 1880 et 1900). © Creative Commons / Wikimedia

« Oh ! si seulement le monde civilisé savait comment des centaines, des milliers de gens sont assassinés », s’exclame le missionnaire. Et le petit garçon qui dévore son témoignage, le petit garçon qui assiste au fracas du monde depuis son balcon suédois, le petit Sven Lindqvist qui pense alors avoir identifié la détestable « odeur douce-amère », ce petit garçon-là partage l’élan du missionnaire.

Ce sera son moteur, son destin, sa vie : donner à savoir, faire comprendre, trouver « le courage » d’affronter « ce que nous savons » pour « en tirer les conséquences ».  Toute l’œuvre de Sven Lindqvist est tendue vers cet objectif.


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Après des études de littérature et de chinois à l’université de Stockholm, il part pour Pékin et en ramène des récits de voyage. Puis il poursuit ses pérégrinations en Amérique latine. Journaliste, il travaille à partir de 1952 pour le quotidien de Stockholm Dagens Nyheter.

Le premier texte qui le fait connaître, en 1957, est un petit brûlot de quarante-cinq pages intitulé Reklamen är livsfarlig (La Publicité est mortellement dangereuse), dans lequel il dénonce le pouvoir de nuisance de la réclame. Il publie alors Jord och makt i Sydamerika (Terre et pouvoir en Amérique du Sud), paru en 1973, puis Jordens gryning (L’aube de la Terre) en 1974.

Derrière « les ombres noires de la maladie et de la famine », j’imaginais les survivants décharnés des camps de la mort allemands

Sven Lindqvist approche de la soixantaine lorsqu’il décide de se confronter au Tademaït, « le désert des déserts », « la région la plus morte du Sahara ». De ce voyage, il tire deux livres. Les Plongeurs du désert, qui réexamine en 1990 l’imaginaire romantique plaqué par l’Europe sur l’Afrique. « Ce n’étaient pas les aventures passionnantes qui manquaient dans les livres pour garçons de mon enfance. Mais ils avaient un défaut : les connaissances précises y étaient insuffisantes ».

Surtout, dans Exterminez toutes ces brutes !, publié deux ans plus tard, il explore les interrogations surgies de son enfance quand « à l’âge de dix-sept ans j’ai lu Au cœur des ténèbres [la nouvelle publiée en 1899 par Joseph Conrad] pour la première fois » : « Derrière ’’les ombres noires de la maladie et de la famine’’, j’imaginais les survivants décharnés  des camps de la mort allemands qui venaient d’être libérés quelques années plus tôt. »

Au détour des pistes, du sable et du vent, Sven Lindqvist remonte à la première extermination de l’histoire coloniale, celle des Ganches des Canaries, au XVe siècle. Puis il tisse la généalogie des théories évolutionnistes qui, mêlées à l’idée d’une inégalité des races, amènent peu à peu à légitimer la disparition de certains groupes humains.

Au cœur des ténèbres

Distinguant dans le lointain un Noir portant lunettes et costume de velours gris, il s’interroge : « A-t-il le droit d’exister ? ». Silence. À l’effrayante question, aucune réponse. Sven Lindqvist est au cœur de « l’odeur de Grand-Mère » dans son enfance, cette « odeur » que tous ont envie d’ignorer mais que nul ne peut gommer. « Et lorsque ce qui avait été commis au cœur des ténèbres se répéta au cœur de l’Europe, personne ne le reconnut. Personne ne voulut reconnaître ce que chacun savait », écrit-il.

Dans Une histoire du bombardement (La Découverte, 2012), publié en Suède en 1999, il parcourt en une sorte de marelle vertigineuse un siècle de bombardements aériens, depuis la première grenade lâchée en 1911 par un pilote italien, dans le ciel de Libye.

Avec Terra Nullius (les Arènes, 2007), son dernier livre, Sven Lindqvist boucle son itinéraire en racontant, en 2005, le génocide colonial des aborigènes de Tasmanie au XIXe siècle. Il abandonne alors son lecteur, pantelant et sidéré, aux abords de notre siècle.

Sur ce rivage qui est le sien, le nôtre.

 

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