Vie des partis

Jeannot Ahoussou-Kouadio : « Ouattara et Bédié doivent régler leurs incompréhensions au sein du RHDP »

Jeannot Ahoussou-Kouadio, président du Sénat, a officiellement rejoint le RHDP. © Issam Zejly pour JA

Le président du Sénat, qui a officialisé sa décision de quitter le PDCI pour rejoindre le RHDP d'Alassane Ouattara, détaille ses motivations en exclusivité pour Jeune Afrique.

C’est un tournant important dans la carrière politique de Jeannot Ahoussou-Kouadio. À 68 ans, le président du Sénat a décidé de rejoindre le Rassemblement des houphouëstistes pour la démocratie et la paix (RHDP). Il quitte ainsi le Parti démocratique de Côte d’Ivoire (PDCI), où cet avocat de formation, ancien Premier ministre, avait fait toutes ses classes mais au sein duquel son avenir semblait bouché.

Si son maintien à la tête du Sénat avait été conditionné à son adhésion au parti unifié, Ahoussou assure que sa décision est avant tout œuvre de conviction et affiche sa loyauté à Alassane Ouattara.

Jeune Afrique : Pourquoi avez-vous décidé de quitter le PDCI et de rejoindre le RHDP ?

Jeannot Ahoussou-Kouadio : Je suis devenu président du Sénat dans le cadre du RHDP. Je me suis présenté aux élections dans ma région du Bélier en tant que RHDP car j’y ai cru. Je ne pouvais pas abandonner le président Alassane Dramane Ouattara (ADO) en cours de route. Mes motivations sont historiques. J’ai toujours été contre la rupture entre le PDCI et le RHDP.

Ma conviction a depuis longtemps été que Alassane Ouattara et Henri Konan Bédié devaient se remettre ensembles, car ce sont ces deux personnes que Félix Houphouët-Boigny nous a laissées. J’ai vécu assez douloureusement le coup d’État de 1999, lors duquel j’ai constaté que la rupture du consensus politique et social construit par Houphouët-Boigny avait été rompu.

Dès janvier 2000, j’avais pris la liberté d’échanger avec ADO en formulant le vœux qu’il se rapproche de Bédié pour sauver la Côte d’Ivoire. À l’époque, déjà, quand mes camarades du PDCI l’ont appris, j’ai été interdit d’accès à la maison du parti pendant un mois.

Il ne faut jamais insulter l’avenir. J’ai bon espoir que le PDCI reviendra à la table du RHDP

Mais aujourd’hui, la donne a changé. Le PDCI a décidé de ne pas rejoindre le RHDP. En allant dans le sens inverse, vous préférez suivre Ouattara plutôt que Bédié…

C’est vrai. Je ne peux pas comprendre que le PDCI décide de quitter l’exécutif pour aller se mettre dans une opposition hypothétique. Nous sommes comptables du bilan de la gestion du second mandat d’Alassane Ouattara.

Je suis dans l’exécutif, je le demeure jusqu’à la fin du mandat du président. L’organe que l’on appelle RHDP, qu’il soit un parti unifié ou un groupement politique, doit continuer à construire la paix. Mais mon choix est aussi celui de l’espoir. Il ne faut jamais insulter l’avenir. J’ai bon espoir que le PDCI reviendra à la table du RHDP.

Comme toute construction, il y a des difficultés, des incompréhensions mais il faut pouvoir le régler dans le cercle que nous avons créé. Celles qu’il y a entre Ouattara et Bédié doivent se régler autour de la table du RHDP, dont Bédié est le père.


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Vous avez utilisé plusieurs appellations pour caractériser le RHDP. C’était justement l’un des points d’achoppements…

Aujourd’hui, nous sommes dans une situation de fédération de partis politiques. Les partis membres, RDR, UDPCI, n’ont pas été dissous pour se laisser la possibilité de trouver la formule idéale.

Jeannot Ahoussou-Kouadio, premier président du Sénat ivoirien, le 13 mars 2012 à Abidjan. © Emanuel Ekra/AP/SIPA

Les initiatives que j’ai pu prendre n’ont pas été couronnées de succès. Ma voix a été inaudible

Certains disent que le président Bédié ne vous faisait plus confiance et que cela explique aussi votre décision….

Comme il n’y a pas d’instrument de mesure de la confiance, il m’est difficile de me prononcer !

Cela fait plusieurs mois que vous êtes pressé de faire un choix. Pourquoi avoir attendu aussi longtemps ?

Je suis et j’ai toujours été RHDP. Mais je devais mûrir ma décision pour prendre la bonne voie. En voyant la situation pourrir, je me suis posé beaucoup de questions. J’ai pris le temps d’analyser, de regarder le peuple de Côte d’Ivoire, qui se retrouve à la croisée des chemins. Surtout, jusqu’au bout, j’ai voulu donner la chance au dialogue.

Doit-on comprendre que les voies du dialogue sont épuisées ?

En tout cas, les initiatives que j’ai pu prendre n’ont pas été couronnées de succès. Ma voix a été inaudible. Cependant, d’autres ont pris le relais. Je pense notamment aux chefs traditionnels. Cette voix doit prospérer.


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Aviez-vous déjà fait votre choix, le 11 avril, quand vous avez été officiellement installé à la tête du Sénat ?

Non. À ce moment, j’espérais encore pouvoir faire évoluer les choses.

J’ai été parfois interpellé, sommé. Mais ma décision n’est pas le résultat de la contrainte

Est-ce acceptable que le pouvoir conditionne certains postes à l’adhésion à un parti politique ?

Il est vrai que j’ai été parfois interpellé, sommé. Mais ma décision n’est pas le résultat de la contrainte. Pour preuve, je ne suis pas allé au congrès du RHDP alors qu’on me l’avait demandé.

Avez-vous annoncé votre décision personnellement à Bédié ?

Pas directement, mais par l’intermédiaire d’un aîné.

Et comment a-t-il réagi ?

Pour le moment, il n’a pas réagi. Le président Bédié demeure mon père. C’est sur ses instructions que j’ai accompagné Ouattara. Le jour où ils ont passé leur accord avant l’appel de Daoukro, je n’étais pas là. Je ne sais ce qu’ils s’y sont promis.


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Comprenez-vous ceux qui estiment que vous avez trahi le PDCI ?

Si j’étais le seul, peut-être. Mais à partir du moment où Daniel Kablan Duncan, Patrick Achi et des milliers de personnes partent, on ne peut plus considérer que nous sommes des traîtres.

Un certain nombre de personnalités du PDCI qui ont rejoint le RHDP sont très critiques de la gestion de Bédié. Partagez-vous leurs analyses ?

Je ne critique pas la gestion du président Bédié. Lui, il est dans les perspectives à long terme. Mais, je dis que la gouvernance au quotidien du parti, qui se fait en sanctionnant, n’est pas la bonne. Est-il normal qu’un monsieur comme Duncan, la deuxième personnalité de la Côte d’Ivoire, soit traduit devant un conseil de discipline pour des divergences d’opinions politiques ?

Un électeur signe devant des assesseurs, en 2010. © Rebecca Blackwell/AP/SIPA

Si certains disent que les élections de 2020 seront apaisées, à titre personnel, j’ai des appréhensions

Quel votre sentiment sur le rapprochement entre le PDCI et le Front populaire ivoirien (FPI) ?

Je suis convaincu que le paysage politique ivoirien doit se regrouper autour de deux grands blocs, à l’image de ce qui ce passe au Ghana, et que la place du PDCI est auprès du RHDP et non du FPI ou des autres formations de gauche.

Cependant, il faut faire la part des choses. Le président Bédié a une grande responsabilité. Il est le plus ancien des chefs d’État encore vivants, il est celui qui a connu le coup d’État. Je pense qu’il doit pouvoir se placer au-dessus de le mêlée pour réconcilier la classe politique, sans être partisan.

C’est ce que lui disent ceux qui le poussent à être candidat…

Oui, c’est vrai. C’est dommage. Ceux qui le poussent sont les mêmes qui ont poussé le général Robert Gueï à l’être.

Quel rôle vous comptez jouer au RHDP ? Envisagez-vous de briguer l’investiture du parti à l’élection de 2020 ?

C’est trop tôt pour le dire. Pour le moment, je suis dans une logique de construction de la paix. Aujourd’hui, je sens que les différents camps politiques s’organisent pour une confrontation. Si certains disent que les élections de 2020 seront apaisées, à titre personnel, j’ai des appréhensions. Il y a des extrémistes dans tous les partis politiques, même au RHDP. Il faut qu’ils comprennent que la politique n’est pas un ring.

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