Justice

Sénégal – Thione Seck : « La seule victime dans cette affaire de faux billets, c’est moi »

Thione Seck. © Source : StimpsonJCat on Visualhunt.com / CC BY-NC

La procédure dans laquelle était poursuivi le chanteur a été annulée, quatre ans après avoir débuté. Soupçonnée d’avoir trempé dans une affaire de fausse monnaie, la star du mbalax, qui a toujours clamé être victime d’un complot, livre à « Jeune Afrique » sa première interview depuis le jugement.

Cravate rouge sur un costume gris sobre, le même qu’il portait quelques heures auparavant dans la salle d’audience du Palais de justice de Dakar, Thione Ballago Seck arbore un large sourire lorsqu’il nous ouvre les portes de sa villa cossue du quartier de Ouest-Foire, à Dakar, jeudi 23 mai.

Quelques heures plus tôt, la procédure judiciaire contre l’icône sénégalaise du mbalax a été annulée par la 2e chambre du tribunal correctionnel de Dakar, quatre ans après ce qui avait été annoncé comme la saisie record de 50 millions d’euros en faux billets chez l’artiste.

Thione Seck, qui nous reçoit dans l’un de ses trois studios d’enregistrement, continue de dénoncer sans relâche un « complot » et se pose plus que jamais en combattant face à « ceux qui ont voulu le détruire ». Si sa carrière a été mise en sommeil pendant quatre ans, le chanteur a désormais la ferme intention de revenir très bientôt sur le devant de la scène avec un projet musical « panafricain ».

Jeune Afrique : Le 23 mai, la procédure qui vous visait a été annulée. Mais vous n’avez pas été innocenté pour autant, puisque le fond de l’affaire n’a pas été examiné. Est-ce une déception pour vous ?

Thione Ballago Seck : Mes avocats ont fait le nécessaire pour faire valoir mes droits. Je l’ai toujours dit : je n’ai jamais fabriqué de faux billets et je ne sais même pas comment on s’y prend. De A à Z, cette affaire est un complot. Monté par qui ? Je n’en sais rien. Mais l’affaire était particulièrement bien ficelée.

Cette tournée en Europe aurait donné une autre ampleur à ma carrière. J’y ai vu la chance de ma vie

Vous affirmez qu’à l’époque, en 2015, l’on vous aurait proposé 100 millions d’euros pour une centaine de concerts en Europe. Un cachet qui avoisine ceux des plus grandes stars internationales. L’occasion ne vous a-t-elle pas semblé trop belle pour être vraie ?

Cent millions d’euros, c’était beaucoup d’argent, c’est vrai, mais tous les frais de la tournée étaient censés être à ma charge : les hôtels, les avions, les locations de voiture, la nourriture… Au final, j’aurais gagné beaucoup moins.

Quand on m’a téléphoné pour me proposer cette tournée de 105 dates, je n’y ai pas cru. Mais quand mon interlocuteur, un certain Joachim Cissé, s’est présenté chez moi, je me suis dit que c’était bien réel. Aucun artiste n’aurait craché sur cette offre si on la lui avait proposée.

Autant de dates en Europe, c’était du jamais vu pour un musicien sénégalais comme moi. Cela aurait donné une autre ampleur à ma carrière. J’y ai vu la chance de ma vie.


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Lorsqu’on vous a remis cette sacoche censée renfermer une avance de 50 millions d’euros en cash, alors qu’aucun contrat n’avait encore été signé, vous n’avez pas eu de doutes ?

Tant que le contrat n’avait pas été signé, cet argent ne m’appartenait pas. Je devais le signer quelques jours plus tard, en présence de mes avocats.

La seule raison pour laquelle j’ai gardé cette sacoche chez moi, c’est parce que Joachim Cissé, un Gambien, qui n’habitait pas au Sénégal, disait ne pas vouloir garder une telle somme avec lui, dans son véhicule ou à l’hôtel. J’ai simplement accepté de garder le sac pour lui. Je ne l’ai jamais ouvert. J’en ai découvert le contenu en même temps que les gendarmes, lorsqu’ils ont perquisitionné chez moi.

Thione Seck, en 2011. © Creative Commons / Nomo / Wikimedia

Il m’a marabouté en me serrant la main

Mais dans la foulée, vous allez prêter 85 millions de francs CFA à Joachim Cissé. Pourquoi avoir confié une telle somme à quelqu’un que vous ne connaissiez pas ?

Il est arrivé chez moi élégamment habillé ; il m’a dit qu’il avait besoin de cet argent pour des investissements qui n’avaient rien à voir avec cette tournée et m’a demandé de lui prêter 100 millions de francs CFA. Il a insisté sur le fait que ce n’était rien par rapport à l’argent que le contrat allait me rapporter.

C’est seulement six ou sept heures plus tard que je me suis rendu compte que je lui avait donné cet argent. Il m’a marabouté en me serrant la main ! [il mime la scène] Le soir même, j’ai eu des maux de tête, j’ai beaucoup vomi…

Quand je me suis rendu compte que je lui avais donné mon argent et que personne ne se présentait pour finaliser la signature du contrat, j’ai réalisé que quelque chose clochait. J’ai pris la décision d’aller à la gendarmerie pour y amener le sac contenant les 50 millions d’euros. Mais à 20 heures, le soir même, on m’a arrêté.

Comment pouviez-vous détenir 85 millions de francs CFA en liquide chez vous ?

Je suis propriétaire d’une boîte de nuit à la Médina [une commune de Dakar]. Ces 85 millions provenaient des recettes que je récoltais chaque semaine dans cet établissement.

Au lendemain de votre arrestation, la presse a avancé des montants exorbitants en faux billets, souvent contradictoires. Comment avez-vous vécu le traitement médiatique de cette affaire ?

J’ai subi un lynchage médiatique. La presse en a fait l’affaire du siècle : tout et n’importe quoi a été dit. Ça a pris des proportions incroyables. On m’a accusé de contrefaire de l’argent, de le blanchir, sans même se renseigner. En réalité, il n’y avait que du papier sans valeur dans cette sacoche ! Comment aurais-je pu falsifier ou blanchir du papier ?

On m’a également accusé d’être mêlé à une escroquerie. Qui ai-je escroqué ? Qui peut se présenter aujourd’hui et dire : « Thione Seck m’a arnaqué » ?

Même la BCEAO [Banque centrale des États de l’Afrique de l’Ouest, qui s’est portée portée partie civile] n’a réclamé que le franc symbolique au procès, puisqu’elle n’avait subi aucun préjudice. La seule victime dans cette affaire, le seul à avoir subi un préjudice, c’est moi !

Thione Seck à la présidence, avec Macky Sall, lorsque le chanteur avait présenté au président sénégalais sont projet de "Cedeao en choeur", en octobre 2018. © DR . Présidence de la République sénégalaise

Ceux qui ont voulu me détruire, je veux qu’ils sachent qu’aujourd’hui, je suis encore plus fort

Comment avez-vous vécu ces quatre années de procédure ?

Je me suis senti délaissé. Je n’ai pas été soutenu par mes confrères artistes, à l’exception de quelques-uns. Je n’en veux pas aux autres, simplement nous aurions pu être solidaires.

Il n’est pas rare que des artistes se trouvent dans ma situation. Pas seulement des artistes, d’ailleurs : des marabouts, des hommes politiques, des hommes d’affaires à qui on a, un jour, remis des faux billets malgré eux.

Quatre ans d’affaire, dont huit mois pendant lesquels vous avez été incarcéré… Quel a été l’impact sur votre carrière ? 

Ceux qui ont comploté contre moi on voulu lâcher une bombe. Parce que je suis Thione Seck, parce que je dérangeais. Mais je m’étais déjà mis en retrait avant l’affaire, pour céder la place à mon fils Wally et donner de l’élan à sa carrière, ce qui a fonctionné.

Je travaille aujourd’hui sur le plus grand projet musical jamais créé : « La Cédéao en chœur ». Un projet multi-ethnique pour lequel j’ai composé beaucoup de chansons ces quatre dernières années. Elles seront reprises en différentes versions : classique, salsa, R&B, rap, zouk ou reggae. Nous rassemblerons une vingtaine de chanteurs par pays de la Cédéao. Certains ont déjà commencé à enregistrer.

J’ai présenté ce projet au président de la République Macky Sall il y a trois mois, et il est très fier que ce soit l’initiative d’un Sénégalais. Ceux qui ont voulu me détruire, je veux qu’ils sachent qu’aujourd’hui, je suis encore plus fort.

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