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Kenya : une arnaque à l’or parasite les liens entre Nairobi et Dubaï

Le Kenya comporte quelques petites mines d'or à l'image de celle de Nyang'oma Kogelo (photo), le pays est aussi un important lieu de transit pour l'or venu de RDC.

Le Kenya comporte quelques petites mines d'or à l'image de celle de Nyang'oma Kogelo (photo), le pays est aussi un important lieu de transit pour l'or venu de RDC. © REUTERS/Thomas Mukoya

Une escroquerie qui a causé un contretemps diplomatique entre le Kenya et les Émirats arabes unis (EAU) vient de déclencher une série d’enquêtes sur le secteur de l’or à Nairobi.

Selon des révélations parues dans la presse kényane, le dirigeant dubaïote Cheikh Mohammed Al-Makhtoum aurait envoyé une note officielle de protestation au gouvernement kényan, demandant la libération d’un lot d’or détenu par les douanes à Nairobi. Si cette information a été démentie par l’ambassadeur de Dubaï au Kenya le 22 mai dernier, l’affaire qui en est à l’origine continue de s’étoffer depuis son apparition dans les médias à la fin du mois d’avril.

Au centre de cette affaire, Ali Zandi, dirigeant émirati d’une société de commerce d’or basée Dubaï, ayant passé une commande auprès d’un individu de nationalité kényane pour une livraison de métal jaune en provenance de République démocratique du Congo (RDC). Selon leur accord, la marchandise devait suivre un itinéraire prédéfini, mais l’échange ne s’est pas déroulé comme prévu, la cargaison ayant été confisquée à l’aéroport international Jomo-Kenyatta.

Zandi s’est alors rendu au Kenya pour payer 2,5 millions de dollars (2,2 millions d’euros) à des intermédiaires afin de récupérer son or, mais il quittera finalement le pays bredouille, après que de faux titres d’information lui ont été présentés, indiquant que la police était à sa recherche.

Des tentatives de médiation infructueuses

Dans le cadre de cette affaire, un homme se faisant passer pour Fred Matiang’i, le secrétaire du cabinet du ministère de l’Intérieur, aurait demandé de l’argent par téléphone aux autorités de Dubaï, assurant qu’en retour l’Émirati pourrait récupérer son or. Mais le piège va échouer, les collègues du secrétaire de cabinet assurant que la voix de l’émetteur ne correspondait pas à celle de Fred Matiang’i.

En septembre 2018, le sénateur et ancien ministre kényan Moses Wetangula, chef de l’opposition, se serait rendu à Dubaï pour assurer à Zandi qu’il obtiendrait son or. Il serait lui aussi mentionné dans la soit-disant note officielle des EAU et l’un de ses assistants a affirmé au média People Daily que l’affaire avait mal tourné et que le sénateur y avait lui aussi perdu de l’argent.


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Cette affaire d’arnaque impliquant des personnalités politiques, mais aussi des usurpateurs, est le cas le plus récent d’affaires du même type, dans lesquelles des étrangers ont été escroqués lors de transactions d’or au Kenya et en Ouganda. Parmi les cas survenus à Nairobi, un ressortissant russe s’est ainsi fait escroquer de plus de 20 millions de shillings kényans (198 000 dollars). En Ouganda, une affaire similaire est en cours, dans laquelle un ressortissant sud-soudanais est accusé d’avoir escroqué 1,9 million de dollars à deux Éthiopiens.

À Nairobi, les enquêtes menées depuis l’année dernière ont permis de saisir des pépites d’or, de l’or de contrefaçon et des faux billets de différentes devises, et plus de 40 arnaqueurs présumés ont été arrêtés. Ils sont kényans, bulgares, tanzaniens, rwandais, nigérians, congolais, avec pour point commun une tendance à vivre à Kilimani, un quartier huppé de Nairobi.

Ces escrocs sont pour la plupart de jeunes hommes au rythme de vie dispendieux, qui se mettent en scène sur Instagram. Au Kenya, ils utilisent leur argent pour renforcer leur influence politique et s’extraire de leur problèmes judiciaires.

Mesures d’assainissement et répression

Le principal « protagoniste » du cas émirati est un jeune Kényan nommé Zaheer Jhanda. Comme beaucoup d’autres arnaqueurs présumés, il s’est créé une personnalité publique très en vue, en affichant sa richesse, ses amitiés et même ses ambitions politiques. En 2013 et 2017, il s’est présenté sans succès aux élections parlementaires.

Un autre protagoniste, Jared Otieno, a été arrêté le 17 mai par la police qui a saisi une Porsche, une Bentley et une maison qu’il avait récemment achetée au comptant. L’une des autres personnes citées dans l’enquête a récemment été libérée après une peine de cinq ans d’emprisonnement en Tanzanie, pour laquelle il avait plaidé coupable face à des accusations de blanchiment d’argent.


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La répression des cartels de l’or à Nairobi met en lumière l’échec des tentatives d’assainissement du commerce de minerais. Les montants en jeu laissent d’ailleurs penser que le système financier kényan est un vecteur de blanchiment d’argent important. Face à ce constat latent, les pouvoirs politiques successifs tentent de prendre des mesures de réglementation :

En 2011, les présidents Joseph Kabila (RDC) et Mwai Kibaki (Kenya) avaient tenu une réunion d’urgence à Nairobi à propos d’un envoi d’or introduit clandestinement depuis la RDC. Un haut fonctionnaire kényan de l’autorité de répression des fraudes, chargé de cette affaire, avait été assassiné alors que la cargaison d’or est toujours introuvable.

En septembre 2017, Dan Kazungu, alors secrétaire du cabinet ministériel chargé de l’exploitation minière, avait publié un avis public dans lequel une seule société, Aurical Kenya Limited, était autorisée à effectuer des opérations sur l’or. Seules deux autres sociétés sont depuis inscrites sur cette liste, autorisée  à effectuer des transactions minières autres qu’aurifères.

En mai 2019, le président de la Chambre des mines du Kenya, CP Mwangi, annoncé que le gouvernement s’était muni d’un spectromètre à rayons X. « Ce que les gens achètent dans la rue, c’est du laiton, qui une fois cuit, ressemble à de l’or. Certains objets sont dorés et si vous ne les coupez pas, vous penserez toujours que c’est de l’or, » a-t-il précisé .

L’or importé de RDC mis en cause

L’est de la RDC compte près de 200 000 mineurs d’or qui produisent entre huit et dix tonnes de métal jaune par an, mais on estime que seulement 200 kg sont exportés légalement. Le reste est acheminé clandestinement via les pays voisins, et le marché à Nairobi n’est qu’une petite partie d’un réseau international beaucoup plus vaste.

Ces failles mettent par ailleurs en évidence nombre de lacunes touchant les pays d’Afrique de l’Est, notamment au niveau des services de police, des postes frontières, des douanes et du système financier.

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