Musique

Sénégal : Thione Ballago Seck, une carrière dans l’ombre de Youssou Ndour

Thione Seck.

Thione Seck. © Source : StimpsonJCat on Visualhunt.com / CC BY-NC

L’affaire de fausse monnaie dans laquelle le chanteur était impliqué s’est définitivement achevée ce jeudi par une annulation de la procédure. Entre sa rivalité avec Youssou Ndour, la consécration de son fils Wally Seck et un bref détour par la case prison, retour sur la carrière mouvementée de la star du mbalax.

À moins d’un appel du Parquet, jugé improbable par ses avocats, Thione Ballago Seck en a fini avec l’affaire rocambolesque de faux billets, sur fond de « maraboutage », qui a depuis 2015 empoisonné sa vie, sali sa réputation et lui a valu un séjour en prison. Après plusieurs années passées à clamer son innocence, le chanteur n’aura finalement pas été jugé sur le fond de l’affaire puisque l’ensemble de la procédure a été annulé ce jeudi pour violation des droits fondamentaux des prévenus.

Au cours de sa comparution, le 9 mai dernier, le chanteur avait fondu en larmes pendant de longues minutes, contraignant le juge à évacuer la salle. Jugé par le tribunal correctionnel de Dakar dans une abracadabrantesque affaire de fausse monnaie plus ou moins virtuelle, le chanteur s’est prétendu victime d’une escroquerie. Si la menace est désormais derrière lui, il aura tout de même passé huit mois en détention provisoire avant d’être libéré sous contrôle judiciaire. Un séjour qui lui a « bousillé la santé » et dont il n’imagine pas se remettre facilement. « On m’a sali », lâche-t-il à Jeune Afrique. « Même dans ma tombe, je ne pourrai jamais oublier ce qu’on m’a fait. »

Jaloux ou incompris ?

« Cette affaire l’affecte beaucoup : il ne peut pas en parler sans une forte dose d’émotion et de tristesse », nous avait prévenu Fadel Lo. Ce journaliste est devenu un proche de la star du mbalax, une musique très populaire au Sénégal, après avoir écrit un livre sur ses chansons. « Le procès a pu jouer sur la façon dont les Sénégalais le perçoivent aujourd’hui, lui qui aimait donner des leçons de morale. Ces accusations l’ont fait tomber de son piédestal », observe Fadel Lo.

Quand il a envie de dire quelque chose, il le dit sans prendre de gants. Au Sénégal, ce n’est pas une qualité

En mai 2015, le chanteur à la voix d’or, qui avait rêvé d’une stature internationale, s’est retrouvé catapulté dans la rubrique des faits divers. « Éternel incompris », tel qu’il se définit lui-même, Thione Seck est un « émotif », un « sanguin » au « fort caractère », témoignent ses proches. À tel point qu’il pourrait parfois passer pour un aigri. À tord, assure Fadel Lo : « Quand il a envie de dire quelque chose, il le dit sans prendre de gants. Or au Sénégal, ce n’est pas une qualité. Mais Thione Seck a l’habitude de dire tout haut ce qu’il pense, si jamais il se sent lésé. Si, par exemple, on organise un grand concert à Dakar et qu’on ne l’invite pas, il n’hésitera pas aller à la télévision pour s’en plaindre. Cela a fini par lui nuire, car certains disent que c’est un jaloux. »

Considéré comme l’un des plus grands paroliers du Sénégal, Thione Seck a mené une carrière réussie, mais il est demeuré dans l’ombre de Youssou Ndour, son éternel rival, premier ambassadeur de la musique sénégalaise à l’international. Et aujourd’hui, au Sénégal, le plus connu des Seck n’est plus Thione mais son fils Wally, qui a ravi aux « anciens » du mbalax leur place dans le cœur des mélomanes.

Une lignée de griots

Le grand-père de Thione Seck était griot à la cour royale de Lat Dior, figure emblématique de la lutte contre le colonisateur français. De cet ancêtre, le père et le fils ont hérité du virus de la chanson et d’un village dans l’ancien royaume du Cayor, que Thione Seck n’a d’ailleurs « jamais eu le temps de visiter ».

Né en 1955 à Dakar, le chanteur connaîtra le succès très jeune. Le gamin de la Gueule tapée, qui a « toujours su » qu’il voulait faire ce métier, arrête l’école avant la classe de 6e. Un choix que son père, policier à Dakar, estime compromettre son avenir. Thione Seck saura faire mentir la prédiction paternelle.

À 17 ans, introduit par Abdoulaye Mboup, l’un des pères fondateurs de la musique tradi-moderne sénégalaise, il intègre le mythique Orchestra Baobab. Il y retrouve le musicien Mountaga Kouyate, qui a grandi comme lui dans le quartier dakarois de la Gueule tapée.

C’est là que les « benjamins du Baobab » deviennent amis. Ils partagent tout, de « la pâte dentifrice » à leur égo froissé en voyant les musiciens plus expérimentés occuper le devant de la scène. Avec l’Orchestra Baobab, le batteur et le chanteur expérimentent les nuits chaudes de la capitale et goûtent au succès. Ils participent aux grands bals de la gendarmerie de Colobane, souvent présidés par le chef de l’État de l’époque, Léopold Sédar Senghor.

Mountaga Kouyate et Thione Seck (dr) au dancing Le Baobab, 1975.

Mountaga Kouyate et Thione Seck (dr) au dancing Le Baobab, 1975. © Source : Mountaga Kouyate

Encore très jeune, inexpérimenté, mal payé (6 000 francs CFA par semaine, se souvient-il), Thione Seck prend son mal en patience. « Je savais que c’était juste un tremplin pour moi », confie le chanteur. « Il avait déjà beaucoup d’ambition », confirme Mountaga Kouyaté. Quelques années seulement après avoir intégré l’Orchestra Baobab, il crée avec des membres de sa famille son propre ensemble traditionnel.

La formation gagne en notoriété et la situation financière du chanteur s’améliore. Enfin, le jeune homme n’a « plus de comptes à rendre à personne » et peut gérer sa carrière comme il l’entend. « Grâce à mon ensemble, j’ai pu m’acheter un terrain, alors que du temps du Baobab je n’avais même pas de quoi m’acheter une bicyclette », plaisante-t-il.  L’audacieux chanteur quitte la formation et part tenter sa chance en France. Les rigueurs de l’hiver européen et le succès qui tarde à venir refroidissent rapidement ses ambitions. Six mois plus tard, il rentre au Sénégal pour concrétiser son rêve.

L’âge d’or du mbalax

En 1983, il crée son propre orchestre, le Raam Daan, sa « grande fierté », quelques années avant que l’Orchestra Baobab ne cesse de se produire –  une pause qui durera de longues années. Mountaga Kouyate raconte : « On s’est lassé. Youssou Ndour commençait à se faire connaître, les gens étaient attirés par le mbalax, et nous… on faisait de la salsa. »

Thione Seck, avec le Raam Daan, et Youssou Ndour, avec le Super Étoile, sont propulsés sur le devant de la scène musicale sénégalaise. Les années 1980 marquent le début de l’âge d’or du mbalax et de la rivalité entre les deux artistes, bien qu’ils aient toujours refusé, l’un comme l’autre, de l’admettre. Mais alors que la carrière de Youssou Ndour décolle à l’international, celle de Thione Seck reste majoritairement cantonnée aux charts sénégalais.

Dans la vie, tout est une question de chance. Peut-être que Youssou Ndour en a eu plus que moi

En 2005, il sort son album Orientissime, « conçu pour être un album planétaire », selon ses propres mots. Le disque n’atteindra jamais le succès espéré. « Dans la vie, tout est une question de chance. Peut-être que Youssou Ndour en a eu plus que moi, c’est tout”, analyse le chanteur.

« Youssous Ndour a réussi là où Thione Seck a échoué », tranche sans ambages Nicolas Diop, auteur d’une biographie de « You ». Et d’expliquer cette réussite par un facteur qui n’a rien à voir avec la chance : le sens du business. « Youssou Ndour a très tôt compris que pour réussir à s’imposer, il fallait qu’il fasse de la musique son travail. Il s’est ouvert à d’autres influences, il n’a pas voulu rester enfermé dans son style », détaille l’animateur de radio.

Revanche

Les admirateurs de Thione Seck lui rétorqueront que ce dernier, plus traditionnel, a su rester « fidèle » à sa musique, plus ancrée dans les valeurs ancestrales des griots. « Il faut bien rappeler que la rivalité entre les deux chanteurs remonte très loin », rappelle Nicolas Diop. Les deux artistes appartiennent chacun à une grande lignée de griots et portent pour ainsi dire cette rivalité dans leur sang. « Lorsque l’on voit l’un, on pense à l’autre », résume-t-il.

Dans le milieu musical, il se murmure que Thione Seck pourrait espérer « prendre sa revanche » sur son rival par le biais du succès de son fils, ce qu’il nie fermement. « Mon fils n’était pas censé faire de la musique mais du football », a-t-il longtemps répété. Wally Seck, le chouchou des Sénégalais (et des Sénégalaises) pourrait-il surpasser son père et détrôner le roi du mbalax ? Possible, selon Nicolas Diop. « Il draine les foules, il a la jeunesse derrière lui. Encore faudrait-il que le roi baisse la garde ».

Thione Seck, lui, a beau assurer qu’il ne regrette rien de son parcours, il a tout de même conservé quelques rancœurs. « Il m’est arrivé à maintes reprises de vouloir tout laisser tomber, confie-t-il. Mais je n’avais pas le choix. Le seul métier que je puisse faire, c’est chanteur. »

Son prochain projet, c’est pourtant en tant que producteur qu’il a décidé de le mener. Il prévoit de produire pas moins de mille CDs réunissant des chanteurs venus de toute l’Afrique de l’Ouest. Les premiers volumes devraient sortir en juillet. « Rien qu’au Sénégal, 352 voix sont déjà représentées ou le seront bientôt », annonce Thione Seck. Parmi elles, les plus grands noms de la musique sénégalaise : Ismaël Lo, Coumba Gawlo, Baaba Maal… et Youssou Ndour, inévitablement.

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