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RDC : quand le clan Kabila voulait racheter les banques congolaises

Joseph Kabila, lors de l'investiture deFélix Tshisekedi, le 24 janvier 2019.

Joseph Kabila, lors de l'investiture deFélix Tshisekedi, le 24 janvier 2019. © Jerome Delay/AP/SIPA

Le clan de l’ancien président congolais a cherché à prendre le contrôle de plusieurs banques congolaises, entre 2013 et 2017, avec l’aide d’associés angolais et chinois. Ce sont les conclusions d’un rapport de l’ONG américaine The Sentry, cofondée par George Clooney.

« Kwanza Capital » : ce nom ne dira rien à la plupart des Congolais. Mais selon l’ONG américaine The Sentry, cofondée par l’acteur George Clooney, cette société est au cœur d’un raid mené par le clan Kabila pour prendre le contrôle de plusieurs banques congolaises, entre 2013 et 2017, alors que Joseph Kabila était encore président de la RDC.

Selon le rapport de The Sentry, la famille Kabila a d’abord tenté de prendre le contrôle de la Banque commerciale du Congo (BCDC), une des plus grandes banques de la place de Kinshasa, cotée à la bourse de Bruxelles et majoritairement détenue par l’entrepreneur belge George Forrest. « La famille Kabila et ses alliés, opérant au travers d’un intermédiaire, ont d’abord fait une offre à Forrest, pour 50 millions de dollars, en 2013, pour les parts de sa famille », écrit The Sentry.

Une partie de ces fonds avait été détournée des coffres du gouvernement

Pourtant George Forrest décline. « D’après certaines informations, il a trouvé l’offre insuffisante et […] il ne pouvait vérifier que la source des fonds était légitime. Une partie de ces fonds pour l’achat avait été détournée des coffres du gouvernement, selon une source ayant connaissance de l’affaire », écrivent les rapporteurs.

Beny Steinmetz et Dan Gertler

Quelques mois plus tard, en juin 2014, Pascal Kinduelo crée une société, baptisée « Kwanza Capital », qui va servir à de nouvelles tentatives d’acquisition. Cet homme d’affaires très proche de la famille Kabila est l’ancien patron de la Banque internationale de crédit (BIC, devenue depuis FBNBank), revendue en 2008 aux businessmen israéliens Beny Steinmetz et Dan Gertler.

« Selon des individus ayant connaissance des opérations de la société […], Kinduelo n’était pas beaucoup plus qu’un homme de paille qui travaillait pour le compte des bénéficiaires ultime de Kwanza Capital : la famille Kabila », affirme le rapport.

« De multiples sources ayant connaissance des opérations de la société ont identifié [Francis] Selemani [le frère adopté de Joseph Kabila, alors directeur général de la BGFI Bank RDC, ndlr] comme le patron de Kwanza Capital et le décideur exclusif », poursuit The Sentry.

Privilège

Étrangement, cette nouvelle société se voit rapidement attribuer le statut d’« institution financière spécialisée ». Or, selon la loi congolaise, ce statut est normalement réservé aux « établissements de crédit auxquels l’État a confié une mission d‘intérêt public ». Selon le rapport annuel de la Banque centrale, en 2016, Kwanza Capital était l’unique société privée du pays à jouir de ce statut.

En 2015 débute une deuxième tentative pour prendre le contrôle de la BCDC. L’État congolais, qui possède des parts dans la banque, propose et obtient que Pascal Kinduelo devienne le président du conseil d’administration de l’établissement.

C’est alors que, « selon des sources au courant de la seconde tentative », Kwanza Capital se voit « offrir un prêt d’un montant compris entre 70 et 80 millions de dollars pour financer l’acquisition des parts de la famille Forrest dans la BCDC » par une société domiciliée en Suisse : Quantum Global.

Cette société, dirigée par le Suisso-Angolais Jean-Claude Bastos, gère alors la majeure partie des 5 milliards de dollars du Fonds souverain angolais, lui-même géré par José Filomeno dos Santos, le fils du président angolais José Eduardo dos Santos.

Jean-Claude Bastos et José Filomeno dos Santos seront tous deux arrêtés en 2018 dans le cadre des enquêtes pour corruption lancées par le nouveau président angolais João Lourenço. Ils seront relâchés quelques mois plus tard.

Campagne de pression

Selon le rapport, la deuxième tentative échoue début 2017, « pour des raisons de respect des normes, selon des sources ayant connaissance du dossier » ; et « en dépit de la campagne de pression sur Forrest pour qu’il vende ».

Parallèlement, Kwanza Capital tente d’influer sur la vente d’un autre établissement : la Banque internationale pour l’Afrique au Congo (BIAC), propriété de la famille de l’homme d’affaires Elwyn Blattner.

Dès 2014, « Selemani envoie un émissaire à la BIAC avec une offre pour la racheter, afin de faire croître la BGFI Bank RDC en absorbant son compétiteur ». Mais « selon certaines informations, la famille Blattner considère l’offre trop basse ».

Soupçons

En 2015, les difficultés de sa banque s’aggravent. La Banque centrale du Congo ne va pas gérer ce dossier « de manière indépendante […], ce qui pourrait avoir ouvert la voie pour que les alliés de Kwanza Capital acquièrent cette société en difficulté dans des conditions favorables », écrit The Sentry.

En juin 2015, la Banque centrale lance un audit sur la BIAC, puis, en février 2016, elle suspend l’accès de l’établissement à une ligne de crédit, ce qui aggrave singulièrement ses difficultés. En mai 2016, elle prend finalement le contrôle de la BIAC et lui cherche un repreneur.

Elle « se concentre alors sur un improbable candidat : la China Taihe Bank of Congo (CTBC) », créée fin septembre 2016, qui sera « autorisé à opérer en tant que banque quelques semaines plus tard ». La société-mère de cette nouvelle banque, le conglomérat chinois Taihe Group, entretient une grande proximité avec le clan Kabila.

Selemani a déclaré que Wang et lui avaient discuté des « besoins urgents » de Joseph Kabila

Le président de la société chinoise, Wang Renguo, se déplace à Kinshasa en mars 2016. Le 16, il rencontre Joseph Kabila, alors président, et son frère adoptif Francis Selemani. Selon un communiqué de presse en mandarin publié à l’issue de la rencontre, et traduit par The Sentry, « Selamani a déclaré que lui et Wang avaient déjà discuté des « besoins urgents » de Kabila. Wang l’interrompt alors pour dire que Taihe Group allait fournir un « soutien actif » pour ces besoins et qu’il discuterait des détails avec Kwanza Capital ».

Le lendemain, Wang rencontre les dirigeants de la Banque centrale, dont le gouverneur Déogratias Mutombo, en compagnie de Selemani, comme le montre une photographie retrouvée par The Sentry.

Moustapha Massudi, adjoint de Francis Selemani à la BGFI Bank RDC, et Moïse Ekanga, un proche de Joseph Kabila, feront d’ailleurs partie du conseil d’administration de la CTBC, qui se prépare à acquérir la BIAC. Mais la transaction, finalement, capotera et la BIAC disparaîtra.

Kwanza Capital tentera une troisième et dernière opération. En 2015, Pascal Kinduelo et l’établissement créent une nouvelle banque commerciale, baptisée Alliance Bank. « En mars, la Banque centrale du Congo l’autorise à opérer comme banque commerciale au Congo », alors qu’elle « n’avait sans doute aucun capital », affirme le rapport de The Sentry.

Le nouvel établissement cherche des correspondants à l’étranger, nécessaires notamment pour effectuer des transactions en dollars. Mais le Département du Trésor américain impose une série de sanctions contre des responsables congolais. Les banques occidentales sont dissuadées. En mars 2017, Alliance Bank est contrainte de renoncer à se lancer, faute de correspondants.

Jeune Afrique a sollicité la Banque centrale du Congo, ainsi que Georges Forrest, pour recueillir leurs commentaires sur ce rapport. Ils n’avaient pas donné suite au moment où cet article a été publié.

 

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