Religion

Tunisie : le business juteux du pèlerinage juif de la Ghriba

Une procession lord du pèlerinage de la Ghriba, sur l'île tunisienne de Djerba, en 2013. © Hassene Dridi/AP/SIPA

L'île de Djerba attendait entre 6 000 et 7 000 visiteurs, les mercredi 22 et jeudi 23 mai, pour le pèlerinage juif de la Ghriba. Un flux en deçà du record de 2010, mais qui redonne des couleurs à l'économie insulaire et au tourisme tunisien, à la veille de la haute saison.

Au-delà de l’aspect religieux, le prodige de la Ghriba est la manne financière qu’il apporte à Djerba. « Le pèlerinage était surtout couru par les juifs tripolitains et tunisiens. Il a pris de l’envergure dans les années 1980 », explique à Jeune Afrique un commerçant du village de Hara Sghira, qui profite chaque année de la proximité de sa boutique avec la synagogue pour réaliser en 48 heures 20 % de chiffre d’affaires en plus par rapport à la normale. « Au fil des années, j’ai décelé les besoins des pèlerins et je leur propose des objets qu’ils ne trouveront pas à la synagogue », ajoute-t-il, fier de ses chapeaux et de ses sacs de paille à la dernière mode.

Le miracle est largement dû à un homme, René Trabelsi, ministre du Tourisme depuis novembre dernier et fils du président du comité de la synagogue, Perez Trabelsi, dont la famille est gardienne des lieux depuis plusieurs générations. Fondateur et directeur du tour-opérateur Royal First Travel, René Trabelsi, qui a délégué ses fonctions à des proches depuis qu’il a repris en main le département du tourisme, a développé le produit Ghriba. Il propose des packages d’une semaine en demi-pension dans des hôtels étoilés et casher de l’île des Lotophages, pour 690 euros incluant soirée orientale et chabbat.


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« Notre établissement a été entièrement réservé depuis février », spécifie Mohamed Souissi, directeur de l’hôtel Yadis, qui a reçu pas moins de 650 clients. Dix autres adresses de l’île affichaient complet. Presque tous, pour la semaine, avaient conclu des accords avec le groupe Royal First Travel ou l’un de ses intermédiaires. La clientèle, venue essentiellement d’Europe mais aussi des États-Unis et d’Israël, ne regarde pas à la dépense et les extras sont les meilleurs réalisés dans l’année.

Bouche-à-oreille

« Un hôte peut dépenser en une soirée plus que le montant réglé pour son hébergement journalier. Soirées, repas et excursions, tout est organisé autour des traditions festives des juifs tunisiens, comme un antidote à la nostalgie », confirme un responsable de l’hôtel Penelope. C’est aussi un soulagement pour un établissement comme le Yadis, qui avait fermé en 2015 à cause de la crise dans le secteur.

Si le pèlerinage est devenu un voyage séculier et une fusion communautaire où on consomme du loisir, du cultuel et du culturel, aucun site internet n’en fait la promotion

Si le pèlerinage est devenu un voyage séculier et une fusion communautaire où on consomme du loisir, du cultuel et du culturel, aucun site internet n’en fait la promotion : la commercialisation se fait surtout par le bouche-à-oreille intracommunautaire. Une position de monopole qui pour le moment convient à tous, puisque l’événement, avec une abondante couverture médiatique, est relancé après avoir été annulé en 2011 pour des raisons sécuritaires.

Il est également devenu une étape incontournable pour les politiques et le corps diplomatique, qui font le déplacement pour assister à la rituelle procession de la Mnara, cas unique dans le judaïsme. Cette année, il s’est donné une visibilité œcuménique en réunissant mercredi soir une centaine de responsable juifs et musulmans dans un iftar de ramadan. Le rendez-vous, entre musique judéo-arabe, youyous et retrouvailles, est devenu une fête générale qui imprime un tempo particulier à Djerba.

Danse lors du pèlerinage de la Ghriba en 2015. © Mohsen May/AP/SIPA

Le sanctuaire de la Ghriba en profite aussi

Sur l’île, le sacré côtoie le profane dans des espaces distincts. Dans la synagogue, les psalmodies des prières et l’encens ajoutent à la ferveur des pèlerins qui allument des cierges et inscrivent à l’encre bleue leurs vœux sur des œufs, qu’ils déposent dans une cavité pour qu’ils soient exaucés, tandis que les femmes accrochent des fichus colorés à la Mnara. Le tout leur est fourni à l’entrée pour quelques dinars. En face, un espace est dédié à la fois des expositions sur le patrimoine juif de Tunisie, à la fête et à la restauration.

« Les marchands du temple sont là. C’est comme un souk, on y trouve des souvenirs et on y déguste nos plats traditionnels », raconte en riant Guy Madar, venu de Paris et qui a acheté des peintures représentant la Ghriba. En cuisine, les femmes de la communauté de Djerba s’affairent autour des bricks, bkaila et couscous, tandis que les jeunes tiennent les trois restaurants, le café, le bar et divers stands.

La Ghriba engrange plus de 30 000 dinars destinés à la communauté, sans compter les subventions accordées par l’État tunisien pour son entretien

La foule, entraînée par les chants judéo-arabes et le bagout des animateurs, se lance dans le rituel des rimonims, vente aux enchères de bouquets de fleurs qui financeront le sanctuaire. Chaque année, la Ghriba engrange ainsi plus de 30 000 dinars (8 800 euros) qui sont destinés à la communauté, sans compter les subventions à hauteur de 10 000 dinars accordées par l’État tunisien pour son entretien.

Cette fois-ci, les pèlerins ont été particulièrement généreux : l’un des trois bouquets de fleurs mis à prix à 100 dinars s’est envolé à 4 800 dinars, les colliers argentés porte-bonheur sont partis pour 1 200 dinars, mais le clou des enchères a été une offre à 15 000 dinars pour avoir le privilège de conduire la Mnara lors de la procession. « C’est sans compter les donations glissées dans des urnes à cet effet », fait remarquer un photographe suisse.

Le défi de la sécurité

Tous les ans lors de Lag Ba’omer, qui marque le 33e jour de la Pâque juive, on honore à Djerba la mémoire des rabbins Meïr Ba’al Haness et Shimon Bar Yohaï. Une occasion pour les juifs sépharades de se retrouver à la Ghriba, synagogue dont l’édification remonterait à la destruction du premier temple. Le lieu de culte est aussi un lieu de légende, qui porte le nom donné par la population à une sainte qualifiée de Ghriba, l’étrangère, la mystérieuse et l’extraordinaire. Elle aurait le pouvoir d’exaucer les vœux et de guérir les malades. « Le miracle avéré de la Ghriba est de nous réunir en dépit de tous les conflits », assure Yves, qui a quitté la Tunisie dans les années 1960.

Dans les mémoires, l’attentat de 2002, qui avait fait 21 morts, est toujours présent, si bien que sur toute la durée du pèlerinage, toute l’île a été mise sous haute sécurité avec le déploiement de 7 000 hommes et un contrôle terrestre, maritime et aérien accru. Cette année, des soldats tunisiens ont même dû porter la kippa pour une mission de surveillance dans le saint des saints de la synagogue.

Un soldat tunisien portant la kippa dans une synagogue lors du pèlerinage de la Ghriba 2019. © TN24

« À la Ghriba, on prie en hébreu, on chante en arabe, on parle souvent en français : nos danses son notre espéranto », s’enthousiasme Esther, venue de Londres. La fête et la ferveur étaient bien au rendez-vous, mais les prévisions de organisateurs sont restées en deçà des attentes. « 5 000 personnes ont passé le portique de sécurité [y compris les délégations, les locaux et les prestataires de services] », annoncent les autorités, sans toutefois pouvoir déterminer précisément combien de pèlerins étaient présents.

Beaucoup de Tunisiens de l’étranger n’auront pas le bonheur de faire leur pèlerinage cet été en Tunisie à cause des tarifs aériens exorbitants

René Trabelsi préfère ne pas commenter ce constat et se montre « fier du message de paix que renvoie la réussite d’un pèlerinage juif dans un pays arabe », mais aussi des progrès de la Tunisie, « classée dans le top 5 des destinations touristiques préférées des Français ». Côté tunisien, certains espèrent que le ministre du Tourisme déploiera aussi son savoir-faire pour assurer le séjour des centaines de milliers de Tunisiens résidant à l’étranger qui peinent à organiser leurs vacances. « Ils n’auront pas le bonheur de faire leur pèlerinage cet été en Tunisie à cause des tarifs aériens exorbitants. Ne sont-ils pas aussi des touristes ? » s’interroge l’expert en migration Samir Bouzidi.

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