Banque

En Afrique centrale, le malaise plane entre la banque centrale et la banque de développement

Le siège de la Banque de Développement des Etats de l'Afrique Centrale (BDEAC), à Brazzaville (Congo).

Le siège de la Banque de Développement des Etats de l'Afrique Centrale (BDEAC), à Brazzaville (Congo). © Baudouin Mouanda pour JA.

Si la BDEAC a bel et bien engagé des réformes pour améliorer sa gouvernance, le FMI s’oppose toujours à la reprise de mesures de soutien en sa faveur par la Banque des États d’Afrique centrale, son actionnaire de référence.

S’inspirant de l’expérience de l’Afrique de l’Ouest, où la Banque centrale des États d’Afrique de l’Ouest (BCEAO) avait puissamment soutenu la Banque ouest-africaine de développement (BOAD), Lucas Abaga Nchama, alors gouverneur de la BEAC, avait décidé, en 2015, de doter la banque de développement régionale de ressources conséquentes. « Son objectif initial était de mettre à terme 1 000 milliards de F CFA [1,52 milliard d’euros] à la disposition de la BDEAC pour financer des projets d’envergure dans la sous-région », soutient un cadre de la banque centrale.

Cette intention se traduira en janvier 2016 par une série de conventions entre les deux institutions. La ligne de refinancement de la BDEAC passe alors de 50 à 150 milliards de F CFA et un compte courant d’associé de 240 milliards de F CFA est ouvert. Mais la moitié seulement de ce dernier montant a été débloquée, tandis que la ligne de refinancement n’a été abondée que de 60 milliards de F CFA.

En outre, depuis qu’en décembre 2014, le capital de la Banque de développement des États d’Afrique de l’Ouest a été porté de 250 à 1 200 milliards de francs CFA, la BEAC, actionnaire à 33,43 % de l’institution de développement, n’a libéré que 39 milliards de F CFA.

« Le versement du reliquat devait s’effectuer en contrepartie des réformes à engager sur la base d’un audit », relève notre source à la BEAC. Mais le remplacement, en février 2017, à la tête de la BDEAC du Tchadien Abbas Mahamat Tolli – devenu entre-temps gouverneur de la BEAC – par l’Équato-guinéen Fortunato Ofa Mbo va quelque peu gripper la machine.


>>> À lire sur Jeune Afrique Business +Fortunato Ofa Mbo rebondit à la présidence de la BDEAC


Réformes en cours

À son arrivée, ce dernier interrompt une mission en cours de la Commission bancaire de l’Afrique centrale (Cobac) auditant la gestion de son prédécesseur. S’ensuit une période de flottement, caractérisée par « une querelle d’égos », selon un administrateur de la Bdeac, et le gel des ressources à allouer.

Il faudra une intervention personnelle d’Idriss Déby Itno, président du Tchad, par ailleurs président de la conférence des chefs d’État de la Cemac, en février 2018, pour que cette mission reprenne. Son rapport d’audit, produit en juin – précédé par ceux de la Banque mondiale et du cabinet Grant Thornton – est sans appel et exige des réformes dans la gouvernance.


>>> À LIRE – Afrique centrale : la BDEAC sommée de se réformer


Outre la séparation des fonctions de président de l’institution de développement et de président du conseil d’administration, le régulateur bancaire préconise entre autres la mise en place, auprès du conseil d’administration, d’un comité de crédit pour analyser les dossiers de crédit, ainsi que d’un comité de nomination et de rémunération. La désignation d’un second administrateur indépendant est également requise, tout comme la prise en compte du poids de chaque actionnaire au conseil d’administration et à l’assemblée générale.

Si cette dernière exigence n’a pas été satisfaite à la demande des chefs d’États de la Communauté des États d’Afrique centrale, les autres mesures sont entrées en vigueur en janvier et lors des assises de Sipopo, en Guinée équatoriale, le 20 avril, qui ont été présidées par le ministre camerounais des Finances, Louis Paul Motaze. La présidence du conseil d’administration de la Banque sera ainsi confiée de manière tournante aux ministres des Finances de l’organisation régionale.

Réduire l’exposition de la Beac à la Bdeac

Les mesures de redressement lancées ont permis à l’institution d’engendrer un bénéfice record de 12 milliards de F CFA en 2018, tandis que les créances douteuses ont été réduites de 15 à 4 % sur les deux dernières années.

Mais cela sera-t-il suffisant pour évacuer le malaise qui s’est instauré dans les relations entre la BDEAC et la BEAC, qui détient 33,43 % de ses parts ? Rien n’est moins sûr, d’autant que la banque centrale d’Afrique centrale est sous programme avec le FMI, et que l’institution de Bretton Woods rechigne à la voir apporter un soutien supplémentaire à la BDEAC au-delà des 220 milliards de F CFA déjà engagés.


>>> À LIRE – Politique monétaire : la Beac met la Cemac à la diète


« Les services du FMI ont précisé que le rôle d’une banque centrale n’est pas de financer une banque de développement et ont conseillé à la Bdeac de chercher d’autres sources de financement dès que possible », martèle un rapport en date de février.

Fortunoto Ofa Mbo garde espoir

Pour contourner cet obstacle, Fortunoto Ofa Mbo s’est mis en quête de ressources pour financer le plan de développement 2017-2022, évalué à 984 milliards de F CFA. Il a déjà recueilli plus de 8 milliards de F CFA auprès d’autres actionnaires et 119 milliards de F CFA sous forme d’emprunts. Avec d’autres partenaires, il a mobilisé 328 milliards de F CFA via le cofinancement des projets.

En attendant d’aller sur le marché financier pour collecter davantage de fonds (voir encadré ci-desous), l’équipe dirigeante continue de sillonner la planète pour enrichir le tour de table. L’arrivée de nouveaux actionnaires, notamment de la Chine, est à l’ordre du jour. Pékin devrait en effet suivre le Maroc, arrivé en juin 2017 au capital de la BDEAC, avec 238 millions de F CFA, débloqués en septembre de la même année.

Mais Fortunato Ofa Mbo ne désespère pas de capter la manne de la banque centrale, en dépit de l’épée de Damoclès du FMI. « C’est au conseil d’administration de la BEAC de se prononcer. Car des projets sont en souffrance dans la région et ne peuvent être financés que par des apports comme les leurs », plaide-t-il.


L’impératif de la notation

« Nous y travaillons et espérons obtenir une première notation au courant de l’année prochaine », assure Fortunato Ofa Mbo – sans préciser le nom de l’agence à qui sera confiée l’évaluation de l’institution. Pour le président de la BDEAC, la notation constitue un impératif pour lever les ressources nécessaires sur le marché international, à l’instar de sa consœur de la BOAD, en Afrique de l’Ouest.

Pour l’heure, la banque de développement s’apprête à effectuer un premier emprunt obligataire régional de 100 milliards de F CFA, grâce à l’assistance technique d’Attijariwafa Bank, pour effacer les échecs retentissants de 2014 et 2015, où elle n’avait pu mobiliser les 75 puis les 35 milliards de F CFA désirés.

Votre magazine JEUNE AFRIQUE

consultable sur smartphone, PC et tablette

Couverture

Profitez de tous nos contenus exclusifs en illimité !

Abonnez-vous à partir de 7,99€

Déjà abonné(e) ? Accédez au kiosque

Abonnez-vous à la version papier

Fermer

Je me connecte