Sécurité

Crise anglophone au Cameroun : quels acteurs pour quel dialogue ?

Des membres du Bataillon d'intervention rapide (BIR), à Ekona, près de Buea, en octobre 2018. © REUTERS/Zohra Bensemra

Trois ans après le début la crise dans les régions anglophones, le gouvernement se dit désormais prêt à engager un "dialogue formel" sur tous les sujets, sauf un : la sécession. Reste une question en suspens : qui participera à ces discussions ?

Tous les symboles ont été mobilisés. Haies d’arbres de paix, chants de ralliement, tenues traditionnels d’apparat… L’accueil de Joseph Dion Ngute à Limbe, le 15 mai, était particulièrement soigné. Comme il l’a été au cours des huit jours de la tournée que le Premier ministre a mené dans les régions anglophones, lors de laquelle il s’est notamment rendu à Bamenda, où il a séjourné du 9 au 12 mai dernier. À chacun de ses meeting, le chef du gouvernement a réitéré le message que lui a transmis le président Paul Biya : « À part l’indivisibilité du Cameroun, le président de la République est prêt à organiser un dialogue formel pour résoudre la crise ».

Doutes et espoirs

Un discours qui suscite de réels espoirs au sein de la population. Mais de nombreuses questions se posent toujours sur les conditions de ce dialogue. Et en particulier celle concernant l’identité des interlocuteurs du gouvernement. « On ne peut parler de dialogue que lorsque l’on a des parties qui échangent. Si la réponse à cette question ne reçoit pas l’aval des parties en conflit, le reste suivra difficilement », souligne ainsi Eric Leonel Loumou, spécialiste en communication, notamment conseiller d’Akere Muna, avocat anglophone et figure de la lutte anticorruption.


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Sisiku Ayuk Tabe, président éphémère de la République d’Ambazonie. © DR / Copie d’écran Youtube

Sisiku Ayuk Tabe et ses co-accusés n’ont jamais été approchés par un quelconque membre du gouvernement pour évoquer un dialogue

Le consortium de la société civile avec lequel le gouvernement avait entamé des négociations en 2016 ayant été dissout, les regards sont désormais tournés vers la prison de Nkondengui, où sont incarcérés les leaders ambazoniens arrêtés au Nigeria en janvier 2018. Sauf que le gouvernement martèle que la sécession ne sera pas à l’ordre du jour. De quoi susciter des doutes sur l’efficacité de la nouvelle stratégie déployée par le régime de Yaoundé à enrayer la spirale des violences.

À la prison de Nkondengui où ils sont incarcérés, les leaders de l’« Ambazonie » ne se sont toujours pas exprimés publiquement sur ces nouveaux appels au dialogue de Yaoundé. Selon Me Christopher Ndong, l’un de leurs avocats, ceux-ci seraient cependant prêt à négocier, mais n’ont pour l’instant pas même été contactés. « Sisiku Ayuk Tabe [le « président » éphémère de l’Ambazonie, NDLR] et ses co-accusés n’ont jamais été approchés par un quelconque membre du gouvernement pour évoquer un dialogue. Or, c’est tout ce qu’ils réclament depuis le début de la crise », affirme l’avocat à Jeune Afrique. « Quel genre de dialogue constructif veut-on implémenter en éliminant d’emblée des acteurs clés de la situation ? »

Doutes à Yaoundé et débats sur le nom d’un médiateur

Joseph Dion Ngute à Oslo en février 2017. © Haakon Mosvold Larsen/AP/SIPA

Ces individus détenus depuis plus d’un an, maîtrise encore la situation sur le terrain

L’idée d’associer les leaders ambazoniens au dialogue est, de fait, loin de faire l’unanimité dans les hautes sphères du pouvoir. Certains considèrent en effet que parler avec Sisiku Ayuk Tabe, signifierait mettre de facto la question de la sécession sur la table. « Le président de la République ne peut pas écarter la sécession du dialogue et discuter avec des gens qui disent : “La sécession ou rien”. De plus, rien ne garanti que ces individus détenus depuis plus d’un an, maîtrise encore la situation sur le terrain », commente une source de JA à la présidence.

« Lorsqu’à Buea, les milices armées demandent la libération de leur président, vous pensez qu’elles parlent de quel président ? S’il n’était plus populaire sur le terrain, qui parlerait encore de lui ? », s’insurge au contraire Me Christopher Ndong, persuadé que son client a toujours du poids parmi les sécessionnistes.

Dans ce climat, plusieurs personnalités anglophones se posent désormais en alternative. Certaines ont même entrepris de se positionner officiellement comme médiateurs potentiels dans cette crise. C’est le cas du leader du SDF, John Fru Ndi, dont le profil a été présenté au Premier ministre lors de son passage à Bamenda.

Un poste de contrôle sur la route Douala - Buea, à quelques kilomètres de la ville, durant l'opération "ville morte" fin juillet 2018. © Franck Foute pour JA

Le dialogue ne doit pas s’appuyer sur des personnes, mais sur leurs opinions

« Actuellement, les combattants [sécessionnistes] sont sur le territoire national, au Nigeria, en Europe et en Amérique du Nord. Le médiateur doit être en mesure de les contacter tous, et c’est ce qui nous fonde à proposer John Fru Ndi », a expliqué le Sénateur du SDF, Paul Tchatchouang.

Le cardinal Christian Tumi et les leaders traditionnels Victor Mukete et Fon Angwafor sont également régulièrement cités comme étant parmi les personnalités les plus aptes à remplir ce rôle de médiateur, même si aucun d’entre eux ne s’est officiellement proposé.

Depuis sa résidence de Buea, l’avocat Agbor Balla ne voit pas d’un bon œil la focalisation du débat sur l’identité d’un éventuel médiateur. Joint par Jeune Afrique, l’ancien membre du Consortium de la société civile –  emprisonné pendant près d’un an à Yaoundé – a sa propre vision de la manière dont les négociations doivent être menées : « Le dialogue ne doit pas s’appuyer sur des personnes, mais sur leurs opinions. Pour que le dialogue soit total, il faut que toutes les idéologies y soient représentées. Les séparatistes, les fédéralistes, les régionalistes… chacun doit pouvoir exprimer son point de vue, et c’est de là que devra venir le consensus qui nous permettra d’aller de l’avant. »

Au cours de sa visite, le Premier ministre Dion Ngute s’est gardé de dévoiler quelle forme prendra le dialogue annoncé par le président de la République. Quelques jours après, le ministre Paul Atanga Nji, dans une sortie sur France 24, a presque remis en question la descente du Premier ministre, en affirmant que « le débat portera sur tout, sauf sur la forme de l’État ».

Malgré ces écueils, au sein de la classe politique,  les idées fusent sur les préalables nécessaires. Le MRC évoque, par exemple, « un calendrier clairement défini », pendant que le SDF insiste de son côté sur « un cessez le feu bilatéral ».

Dion Ngute a promis de transmettre toutes les propositions à Paul Biya. Il précise néanmoins qu’il n’est pas juste de parler de deux parties, dans la mesure où « l’État a le monopole de la force (…). L’État n’est pas une “partie” comme les groupes armés ».

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