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Quand les prisons se vident

Rwanda. Conséquence directe de la mise en place des juridictions , près de 20 000 détenus ont été libérés à la fin de janvier. Une mesure prise pour des raisons humanitaires, mais qui fait grincer quelques dents.

Il y a tout juste un mois, le 28 janvier, des milliers de détenus rwandais troquaient leur célèbre uniforme rose pour le costume civil : au total, quelque 20 000 prisonniers, accusés pour leur très grande majorité d’avoir participé au génocide de 1994, ont ainsi bénéficié des effets du décret présidentiel du début de l’année. Après les premières libérations de la mi-janvier qui concernaient environ 2 000 malades et vieillards âgés de plus de 70 ans, cette deuxième vague a touché des gens qui, ayant avoué leurs crimes, encourent des peines inférieures au temps qu’ils ont déjà effectué en détention préventive. Si, au départ, on avait parlé de la libération de 40 000 personnes et de celle de tous les mineurs, finalement, seuls ceux qui avaient passé au minimum cinq ans derrière les barreaux ont pu sortir.
« Ce n’est pas une amnistie, car ces personnes seront jugées en prévenus libres », avait aussitôt indiqué Jean de Dieu Mucyo, le ministre de la Justice, lors de l’annonce de cette mesure spectaculaire. Pour le gouvernement, elle se justifie avant tout pour des raisons humanitaires. Le pays est malade de ses prisons : insalubres et surpeuplés, les centres de détention sont totalement inadaptés. Avant ces élargissements, plus de 110 000 personnes, dont 90 % de présumés génocidaires, croupissaient dans des conditions d’hygiène catastrophiques.
Ces libérations sont la conséquence directe de la mise en place des juridictions gacaca, ce système de juridiction hybride qui puise ses racines dans les traditions populaires. Avec la loi gacaca, votée en 1996, le principe de l’aveu est au coeur du dispositif, et les peines sont adaptées en conséquence. La très grande majorité des accusés relève des deuxième et troisième catégories (ceux qui ont tué sans l’intention de donner la mort et les « exécutants »). Ainsi un détenu accusé d’appartenir à la deuxième catégorie risque entre sept et douze ans s’il avoue avant d’être cité dans un dossier, entre douze et quinze ans après avoir été cité, et de vingt ans à la perpétuité s’il ne reconnaît pas les faits qui lui sont reprochés. De plus, toujours d’après la loi gacaca, ceux qui ont avoué verront leurs peines fractionnées : une partie effectuée en prison, l’autre sous forme de travaux d’intérêt général. Ceux relevant de la troisième catégorie pourront même choisir de commuer ainsi la totalité de leur condamnation. Tous ces aménagements ne concernent pas les planificateurs, ainsi que « les tueurs zélés » et ceux qui sont accusés de crimes sexuels.
Avec ce système et l’effet d’appel d’air provoqué par ces libérations massives, les procédures d’aveux se multiplient. D’autant que la date fatidique du 15 mars se rapproche. Passé cette limite, les détenus n’auront plus le droit de déposer leurs aveux et risqueront automatiquement des peines plus élevées. Mais le travail de vérification des dossiers est long et laborieux : « Le calendrier devrait être bousculé », prévient Fidel Nsita, le responsable de la mission locale de l’association Avocats sans frontières, qui travaille avec les parquets du pays à recueillir ces procédures d’aveux.
Un retard qui ne peut occulter le grand mouvement en marche au Rwanda, et visant à allier justice et réconciliation. Même si au départ des voix se sont élevées au sein des associations de rescapés pour critiquer cette décision, aujourd’hui, le discours se veut plus pragmatique. « Du moment que la sécurité des victimes est assurée, c’est une bonne chose. Tout le monde souhaite la reconstruction du pays », reconnaît Consolée Mukanyiligira, la coordinatrice de l’association des veuves du génocide, Avega, même si elle ajoute regretter d’avoir été placée devant le fait accompli. Pourtant, les témoignages qui lui parviennent des collines sont toujours empreints des mêmes appréhensions : « la peur que tout recommence », « l’angoisse de croiser son ancien bourreau »…
Tous les détenus récemment libérés ont été directement acheminés dans des « camps de solidarité » – ingando, qui signifie « retraite » en kinyarwanda. Pendant deux mois « d’isolement », ils recevront des cours d’histoire, d’instruction civique et bénéficieront d’un soutien psychologique. Ces camps, répartis dans chaque province du pays, accueillent déjà sur le même principe des réfugiés récemment rentrés du Congo voisin. Le but est de leur permettre de réintégrer leur communauté sur de nouvelles bases. Pour Consolée, ce passage devrait être obligatoire pour tous, même pour les vieillards libérés, qui en ont été exemptés : « C’est justement par eux qu’on aurait dû commencer. Même s’ils sont âgés aujourd’hui, ils étaient jeunes lors des premiers massacres de 1959 ! »
Car ces libérations massives ont réveillé, chez certaines victimes, la peur d’une culture de l’impunité. Une crainte qui avait déjà été soulevée lors de la mise en place des premières gacaca. Les rescapés, qui attendent toujours d’être indemnisés par le gouvernement, ne veulent pas être les oubliés du grand processus de réconciliation nationale engagé avec ces libérations. Il existe bien le Farg, le Fonds d’assistance aux rescapés du génocide, alimenté – pour la majeure partie – à hauteur de 5 % du budget annuel de l’État et doté cette année d’un budget de 7 milliards de francs rwandais, soit environ 12 millions d’euros. Mais il est pour l’instant réservé aux plus nécessiteux. Le débat devrait se poursuivre avec la prochaine présentation du projet de loi sur l’indemnisation générale des rescapés devant le Parlement. Déjà repoussée une fois, cette présentation est attendue par les victimes comme un geste essentiel pouvant en quelque sorte rééquilibrer la balance.

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