Politique

Algérie : l’armée a-t-elle pris trop de place dans la transition politique ?

Lors d'une manifestation à Alger, le 14 mai 2019.

Lors d'une manifestation à Alger, le 14 mai 2019. © Fateh Guidoum/AP/SIPA

L’ingérence croissante du commandement militaire dans les affaires politiques et judiciaires et dans la conduite de la transition rencontre une forte opposition populaire. Le mouvement de protestation, loin de s’essouffler, réclame régulièrement le départ des responsables mais aussi de l’état-major de l’armée. État des lieux.

« Gaïd Salah dégage », « l’Algérie n’est pas l’Égypte », « contre Bensalah, Bedoui et Gaïd Salah ». Les slogans hostiles au chef d’état-major de l’Armée nationale populaire (ANP) ne manquaient pas, mardi 14 mai, lors de la dernière manifestation des étudiants et des avocats. Malgré les multiples déclarations d’Ahmed Gaïd Salah qui assure marcher à côté du peuple, la rue réclame son départ, en l’identifiant comme pilier du système qu’elle veut balayer. Entre-temps, face au silence consensuel du président par intérim Abdelkader Bensalah, le nouvel homme fort de l’Algérie mène depuis un mois une purge avec l’objectif revendiqué d’« éradiquer la corruption ».

Après les arrestations des plus influents hommes d’affaires du pays, c’était le tour des « complotistes contre l’armée », soit le frère du président déchu Saïd Bouteflika et les deux anciens patrons des services de sécurité, le général Mohamed Mediène (dit Toufik) et Athmane Tartag (dit Bachir). Mais c’est surtout la récente arrestation de l’opposante et secrétaire générale du Parti des travailleurs, Louisa Hanoune, accusée elle aussi d’« atteinte aux autorités de l’État », qui a interrogé l’opinion publique. Car cette purge, d’après les échos des manifestations, ressemble plus à un règlement de comptes qu’à une véritable opération « mains propres ».

Quelle indépendance pour la Justice ?

Dans le cortège de la manifestation du 3 mai 2019, à Alger.

Dans le cortège de la manifestation du 3 mai 2019, à Alger. © Fateh Guidoum/AP/SIPA

On observe enfin un mouvement d’émancipation. On est conscients que c’est tout un système à refonder

Avec ces arrestations, le commandement de l’armée est-il en train de s’emparer du pouvoir judiciaire ? Pour Belkacem Nait Salah, avocat à la Cour d’Oran engagé dans le mouvement de contestation depuis son début, « c’est plutôt le système judiciaire qui n’a aucun pouvoir réel en Algérie. Il ne s’agit pas d’une institution, mais d’un appareil dépendant de la politique. »

Pourtant, la Constitution de 1996, révisée en 2016, institue un pouvoir judiciaire indépendant, « impartial […], gage de la sécurité et de la stabilité de la nation », comme assurait le très contesté ancien ministre de la Justice Tayeb Louh, quelques semaines avant la chute d’Abdelaziz Bouteflika.


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Au contraire, dans la pratique, « cet appareil est une partie intégrante du système. Devant des institutions fantômes, sans un État de droit et une justice indépendante, aujourd’hui l’armée est le pouvoir réel », continue Me Belkacem Nait Salah, en rappelant que c’est encore l’ANP qui désigne réellement le président algérien.

C’est pourquoi, depuis le début du mouvement de contestation et en vue d’obtenir un nouveau gouvernement démocratique, la rue réclame une réelle indépendance de la justice et critique le jugement de civils devant des tribunaux militaires. « On observe enfin un mouvement d’émancipation. On est conscients que c’est tout un système à refonder », lâche l’avocat engagé.

Une réforme constitutionnelle obligatoire ?

Un manifestant à Alger, le 26 avril 2019.

Un manifestant à Alger, le 26 avril 2019. © Toufik Doudou/AP/SIPA

Se ranger du côté de la rue est la seule façon pour Gaïd Salah de s’en sortir

« S’il n’y a jamais eu un véritable respect de la Constitution, le problème est aussi qu’il y a des lois liberticides et obsolètes, continue ce militant qui avait entamé une grève de la faim en 2015 pour dénoncer « une corruption à grande échelle » au sein du barreau d’Oran. Cette Constitution a été faite et taillée pour qu’il n’y ait pas d’évolution. »

Belkacem Nait Salah ne croit pas à la « voie constitutionnelle » initiée par Ahmed Gaïd Salah après avoir demandé l’application immédiate de l’article 102. Une position très largement partagée. Vendredi dernier, les Algériens ont une nouvelle fois contesté la réinitialisation du système par la tenue de l’élection présidentielle le 4 juillet.


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Si le chef d’état-major continue à pousser à la tenue du scrutin, « se ranger du côté de la rue est la seule façon pour lui d’en sortir indemne. Faute de quoi on assistera à une tournée électorale sans candidats, boycottée par le peuple. Et personne ne pourra organiser un second tour, car Bensalah ne dispose que de 90 jours au pouvoir », juge Moussaab Hammoudi, chercheur doctorant à l’EHESS, qui travaille sur « la formation symbolique de l’esprit autoritaire en Algérie ».

Pour le chercheur, « l’Algérie se retrouverait alors très probablement dans une situation de coup d’État, sans pouvoir exécutif ». Une nouvelle Loi fondamentale serait donc, selon lui, « la condition sine qua non pour sortir le pays de l’impasse ». « Un changement de Constitution est absolument nécessaire », évaluait aussi Soufiane Djilali, président du mouvement politique Jil Jadid.

Légitimité politique

Ahmed Gaïd Salah aux côtés d'Abdelaziz Bouteflika, en 2005 à Hassi Bahbah (archives).

Ahmed Gaïd Salah aux côtés d'Abdelaziz Bouteflika, en 2005 à Hassi Bahbah (archives). © Ouahab Hebbat/AP/SIPA

Dans l’imaginaire populaire, on sépare le jeish – les soldats – et le commandement, la junte militaire, ce cercle fermé représenté par Gaïd Salah

« On assiste à un bras de fer entre Ahmed Gaïd Salah, qui veut mener la transition du haut vers le bas pour régénérer le pouvoir, et le peuple, qui demande une transition du bas vers le haut », décrypte encore Moussaab Hammoudi.

Cependant, si la rue s’en prend au chef d’état-major, l’armée reste une institution respectée par les Algériens. « Il s’agit d’une armée populaire. Chaque famille a un lien avec l’ANP. Dans l’imaginaire populaire, on sépare alors le jeish – les soldats qui partagent la même misère que tout le monde – et le commandement, la junte militaire, ce cercle fermé représenté par Gaïd Salah mais composé d’autres puissants généraux. C’est eux que le peuple veut voir partir », analyse Moussaab Hammoudi.

De plus, que l’institution militaire s’ingère dans les affaires politiques et judiciaires est loin d’être inédit en Algérie. Depuis l’indépendance, l’ANP a toujours été la colonne vertébrale du régime, en jouant un rôle crucial pendant les transitions politiques. Un rôle auquel le commandement de l’ANP s’accroche aujourd’hui pour continuer à exercer le pouvoir. Mais, d’après le spécialiste, le contexte a désormais changé : « L’ANP a longtemps bénéficié d’une légitimité historique tirée de la guerre de libération de l’Algérie. Or, elle a été rattrapée par la volonté du peuple, qui demande un gouvernement issu d’une nouvelle légitimité politique. »

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