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Être Noir à Harvard

Un guide pour apprendre aux étudiants africains-américains tout ce qu’ils doivent savoir sur la plus ancienne et la plus prestigieuse université.

Par - René Guyonnet
Mis à jour le 25 février 2003 à 10:24

En français, il ne faut pas dire l’université de Harvard, mais l’université Harvard, du nom de John Harvard, qui la fonda en 1636, à Cambridge, Massachusetts. De même, on ne doit pas dire l’université de Yale, mais l’université Yale, du nom de l’un de ses bienfaiteurs, Elihu Yale. Elle fut fondée, elle, en 1701. En revanche, on doit dire l’université de Princeton, parce que cet établissement-là, où Einstein enseigna, est hébergé depuis 1746 par une petite ville du New Jersey.
Qu’y a-t-il de commun entre Harvard, Yale et Princeton ? D’abord, elles sont plus anciennes que… les États-Unis, dont l’indépendance date de 1776. Elles étaient les hauts lieux de l’enseignement des treize colonies anglaises. Ensuite, elles sont restées jusqu’à nos jours des pépinières d’hommes illustres, dont certains furent, ou sont, présidents des États-Unis, tels John F. Kennedy (Harvard) ou même George Walker Bush (Yale et Harvard). Bref, elles sont l’équivalent aux États-Unis de ce que sont, ou furent, en France, l’ENA et l’École normale supérieure.
Le problème noir ayant été en Amérique ce qu’il a été, il est intéressant de noter que la porte de ces établissements n’a pas été entièrement fermée à ceux qu’on appelle aujourd’hui les Africains-Américains. Ils n’y sont évidemment pas la majorité : en fait, 8 % sur 6 650 étudiants, alors que la minorité noire représente de 12 % à 13 % de la population américaine globale. Et leur situation reste assez particulière pour que deux de ces étudiants africains-américains, Marques Redd et Kiratania Freelon, aient eu envie d’écrire un livre de 322 pages sur le thème « Tout ce que doit savoir un étudiant noir du Harvard College ». La partie historique rappelle que le premier Noir a été admis à Harvard en 1865, donc juste après la guerre de Sécession. Elle va jusqu’à l’affaire Cornel West, ce professeur noir qui démissionna en 2002 parce que l’administration de l’université lui reprochait de consacrer trop de temps à des activités militantes (il enseigne aujourd’hui à Princeton). Le premier Noir diplômé à Harvard fut, à la fin du XIXe siècle, William Edward Burghardt DuBois, l’un des pionniers de la lutte pour l’égalité des droits et l’un des fondateurs du panafricanisme. Du temps de DuBois, il y avait 25 Africains-Américains à l’université. Lui-même dut se loger en ville, les chambres du campus étant réservées aux Blancs.
De nos jours, les Blacks admis à Harvard ne sont pas tenus à l’écart à cause de leur race, disent les jeunes auteurs. Ils sont membres de plein droit d’organisations comme le Hasty Pudding Club, le Harvard Crimson ou le Glee Club. Mais, comme les provinciaux à Paris, ils ne connaissent pas facilement les bons endroits, tels l’institut de beauté Charlene’s ou le coiffeur pour hommes Nu Image, à Cambridge, où vont les professeurs d’études afro-américaines.
Vers la fin des années quatre-vingt-dix, selon le guide, la plupart des étudiants noirs et hispaniques étaient rassemblés au Radcliffe Quadrangle, dans la Pforzheimer House. Mais à partir de 1999, l’administration de l’université a cherché à éviter les concentrations non seulement de Noirs et d’Hispaniques, mais aussi, par exemple, de sportifs, d’écrivains ou d’acteurs. Tous les étudiants sont donc délibérément éparpillés dans les logements universitaires.
Le guide indique les gaffes à ne pas commettre, comme de demander à une étudiante noire : « Comment faites-vous pour assumer l’intersection du genre et de la race, vous qui êtes victime d’une double oppression, celle d’être une femme et celle d’être noire ? »
À ceux qui se sentent un peu perdus, Redd et Freelon recommandent quatre mentors, dont David Evans, membre de la commission des admissions. Il est à Harvard depuis plus de trente ans et il affirme qu’à l’université, jamais le plus mauvais élève d’une classe n’a été un Noir.