Sécurité

À Koigouma, dans le nord du Mali, le retour des réfugiés se fait sous le contrôle d’anciens jihadistes

A Koigouma, dans le cercle de Goundam, au Mali, les anciens jihadistes assurent la sécurité du village où sont rentrés quelque 2 000 anciens réfugiés du camp de Mbera, en Mauritanie, fin avril. © Baba Ahmed pour Jeune Afrique

Alors que l’accord de paix tarde à être appliqué, des initiatives locales se lancent dans le nord du pays où anciens jihadistes et représentants de l’administration malienne et de l’ONU travaillent de concert pour venir en aide aux populations. Reportage à Koigouma, dans la région de Tombouctou.

Début mai, à Koigouma, petit village réputé pour être un fief de jihadistes, perdu dans le désert malien, situé dans cercle de Goundam. Ici, il n’y a ni réseau téléphonique, ni présence de l’administration malienne et encore moins de drapeau national. Le thermomètre affiche 42°C. Des combattants lourdement armés, portant des longues barbes, ont pris position sur une aire d’atterrissage improvisée à proximité des habitations de banco. Ce sont les hommes d’Ahmed Ag Abdallah, chef du village et ancien membre d’Ansar Eddine qui a exercé en tant que juge islamique pendant l’occupation du nord du Mali, en 2012.

Anciens jihadistes et Casques bleus côte à côte

Un convoi de l'ONU escorté par des combattants du HCUA, le 6 mai 2019 à Koigouma. © Baba Ahmed pour Jeune Afrique

Ils nous ont demandé de ne pas amener une forte présence des Casques bleus dans le village

À leurs côtés, un peu en retrait, un petit groupe de Casques bleus égyptiens. Quand l’hélicoptère de la mission onusienne se pose, dans le vrombissement assourdissant des rotors, un vent chaud et puissant soulève le sable qui vient frapper les visages des uns et des autres avec la même force.

L’image est plus que symbolique. « La seule fois que des hommes ont braqué leurs armes sur les Casques bleus suédois dans la région de Tombouctou, c’était ici, à Koigouma, il y a quelques mois », rappelle un haut responsable régional de la Minusma.

Les hommes d’Ahmed Ag Abdallah, qui ont intégré le Haut conseil pour l’unité de l’Azawad (HCUA) depuis la signature de l’accord d’Alger, ont d’ailleurs insisté : « Ils nous ont demandé de ne pas amener une forte présence des Casques bleus dans le village, car ce sont eux qui assurent la sécurité », glisse un autre cadre onusien membre de la même délégation.


>>> À LIRE – Mali : des soldats de l’armée accusés d’avoir assassiné trois personnes dans le Nord


C’est donc encadrés par d’anciens jihadistes que le gouverneur de la région de Tombouctou, Koina Ag Ahmadou, le chef bureau de la Minusma à Tombouctou, Riccardo Maia, ou encore la représentante du HCR au Mali, Angèle Djohossou, descendent de l’appareil.

Leur mission : dresser l’état des lieux des besoins des quelques 2 000 anciens réfugiés qui ont accepté de quitter le camp de Mbera, en Mauritanie, pour revenir s’installer dans leur village, quitté au plus fort de la crise en 2012.

« La Minusma n’est pas le Procureur de la République »

Des combattants du HCUA affiliés à Ahmed Ag Abdallah., à Koigouma, le 6 mai 2019. © Baba Ahmed pour Jeune Afrique

Nous sommes les enfants du village. On veille sur la sécurité de nos parents, et on a peur de rien à part Dieu !

Et quand le petit convoi de véhicules tout-terrain fait route vers le centre de Koigouma, c’est sous le regard de combattants juchés sur des véhicules lourdement armés, stationnés à l’ombre rare de quelques arbres, qui les saluent d’un « Allah Akbar » sonore. Autour, Kalachnikov en bandoulière, des motards assurent la liaison entre les différents points de contrôle disséminés dans les dunes par le groupe armé. « Nous sommes les enfants du village. On veille sur la sécurité de nos parents, et on a peur de rien à part Dieu ! », lance Brahim Ag Mohamed, un jeune combattant qui tient l’un de ces check-points.

« Cela ne me gêne pas de travailler avec eux. La justice n’a jamais incriminé ces gens, et ce n’est pas mon rôle de prendre des décisions extrajudiciaires », justifie le gouverneur Koina Ag Ahmadou. « La Minusma n’est pas le Procureur de la République. Ce qui nous intéresse, c’est la construction d’un Mali uni, respectueux de l’accord de paix. Le HCUA est membre de la CMA [Coordination des mouvements de l’Azawad], qui est signataire de l’accord de paix, et nous aidons les communautés dans le cadre de cet accord », insiste pour sa part Riccardo Maia.

Lorsque nous étions au camp de Mbera, tout était organisé, les ONG humanitaires étaient présentes. Mais ici, tout est à refaire

En l’occurrence, le 6 mai dernier, il s’agissait de l’inauguration d’un forage équipé de panneaux solaires réalisé par la Minusma, pour améliorer l’accès à l’eau des villageois de Koigouma et des réfugiés de retour du camp de Mbera.

Assis sous une tente au milieu d’une dizaine d’hommes, Mohamed Ag Khaled, ancien réfugié malien à Mbera, ne cache pas sa colère. « Je suis content de revenir chez moi, de revoir mon village, mais en même temps je suis inquiet », expose-t-il. « Lorsque nous étions au camp de Mbera,  tout était organisé, les ONG humanitaires étaient présentes. Mais ici, tout est à refaire. »


>>> À LIRE – Mali : 3,35 milliards d’euros promis pour le développement des régions du Nord


Face au gouverneur de la région de Tombouctou, l’ancien jihadiste qui dirige le village ne mâche pas ses mots. « Les réfugiés qui sont revenus chez eux ont trouvé leur village méconnaissable, détruit et pillé pendant la crise », interpelle Ahmed Ag Abdallah. « Nous avons besoin de l’assistance de l’État et de ses partenaires pour réhabiliter les maisons, l’école, nos puits et pour construire un centre de santé et un marché », liste-t-il.

Un compromis fragile

Des combattants du HCUA affiliés à Ahmed Ag Abdallah., à Koigouma, le 6 mai 2019. © Baba Ahmed pour Jeune Afrique

Ici, comme dans de larges parties des régions du nord du Mali, chacun trouve son compte dans ce fragile compromis. Tout en menant des actions en faveur du développement, au service de populations dont elle espère « conquérir les cœurs », la Minusma entretient dans le même temps des canaux de communication avec les groupes armés.

Le gouverneur de Tombouctou, lui, trouve là l’occasion de se déplacer dans une région habituellement inaccessible aux représentants de l’État central. Les anciens jihadistes, pour leur part, gagnent en crédibilité au sein des communautés, en assurant la sécurisation de ce type d’opérations.

« L’administration malienne et la Minusma sont dans leurs droits lorsqu’elles travaillent avec des citoyens qui n’ont pas été formellement incriminés par la justice », estime Albadia Wangara, point focal de la Fédération internationale des droits de l’homme pour la région de Tombouctou. Ce militant insiste cependant sur le fait que l’absence de poursuite de certains anciens jihadistes est, justement, au cœur du problème.

« Certains anciens jihadistes qui auraient dû être poursuivis n’ont, pour l’heure, pas été blanchis pour les actes qui ont été commis en 2012. Et c’est cette impunité qui instille le doute et la méfiance au sein des populations, entre les différentes composantes des communautés, Songhai, Touareg, Arabes et Peuls. »

Votre magazine JEUNE AFRIQUE

consultable sur smartphone, PC et tablette

Couverture

Profitez de tous nos contenus exclusifs en illimité !

Abonnez-vous à partir de 7,99€

Déjà abonné(e) ? Accédez au kiosque

Abonnez-vous à la version papier

Fermer

Je me connecte