Défense

Au Soudan du Sud, le conflit est nourri par une violente guerre du bétail

Des réfugiés attendent de recevoir de l'aide alimentaire au Soudan du Sud, en mars 2017. © Sam Mednick/AP/SIPA

La militarisation du vol de bétail et l'armement des éleveurs par les principaux chefs politiques empêchent de transformer l'accord de paix en une réelle fin de la violence.

Au Soudan du Sud, le bétail rythme de nombreux aspects de la vie des éleveurs, jusque dans la violence.

Le vol de bétail existe depuis des temps immémoriaux au Soudan du Sud, mais a connu ces dernières années des changements radicaux: la guerre d’indépendance du Soudan puis la guerre civile depuis 2013 ont provoqué l’arrivée de nombreuses armes automatiques dans le pays et désorganisé les mécanismes traditionnels de résolution des conflits.

Les Kalachnikov ont supplanté les lances des pastoralistes, tandis que l’afflux d’argent du pétrole et des donateurs après l’indépendance en 2011 a fait exploser le prix des mariées, payées en vaches pour la dot.

Les vols de bétail se traduisent désormais par des raids sanglants à l’arme automatique, alimentant d’interminables cycles de vengeance. Selon la mission de l’ONU au Soudan du Sud (Minuss), 218 éleveurs ont été tués rien qu’en janvier dans des attaques de ce genre.

« C’est bien d’avoir une arme parce que ça vous aide à protéger le bétail », explique Puk Duoth, un éleveur de 25 ans près d’Udier, dans le nord-est.

Le bétail, une importante source d’argent

Dans les cultures Nuer et Dinka, les deux plus importantes communautés d’éleveurs du pays, les garçons reçoivent des noms décrivant des caractéristiques des taureaux préférés de la famille et des chansons sont écrites à la gloire de ces bovins aux longues cornes si distinctives.

« Si vous êtes malade, une vache peut être vendue et l’argent utilisé pour le traitement », explique Benu Chuer, un chef dinka du camp d’Amading, à l’extérieur de la ville de Rumbek, une des régions les plus affectées par la violence des vols de bétail. « Si une femme meurt et laisse derrière elle un bébé, l’enfant vivra car une vache va être traite pour le nourrir », poursuit-il.

La renommée et la richesse d’un homme sont proportionnelles à la taille de son troupeau, véritable compte en banque sur pattes. Chaque vache vaut environ 500 dollars.

« Pour nous, une vache est une source d’argent », confirme le chef Chuer. Une de ses filles lui a rapporté 250 têtes de bétail de dot, dit-il. Selon Majok Mon, de l’ONG Safer World, le « prix de la mariée » a considérablement augmenté depuis l’indépendance du pays en 2011. Politiciens, militaires et notables bien connectés ont su tirer profit de leur position, « sont parvenus à engranger beaucoup d’argent » et ont ainsi fait flamber le prix moyen des dots, passé de quelque 20 têtes de bétail à environ 100.

Des éleveurs armés

Du jour au lendemain, de nombreux hommes n’ont plus eu les moyens de se marier.

D’importantes quantités d’armes à feu ont par ailleurs afflué dans le pays entre la guerre d’indépendance contre le Soudan et le conflit interne débuté en décembre 2013 sur fond de rivalité entre le président Salva Kiir, et son ancien vice-président Riek Machar.

Selon Peter Machar, lui aussi de l’ONG Safer World, les deux camps ont mobilisé et armé des éleveurs.

Armes en main, ces derniers ont peu à peu oublié les systèmes traditionnels de résolution de disputes, grâce à la médiation des chefs tribaux, pour privilégier la violence. Selon le chef Chuer, ce sont les fusils qui ont donné une nouvelle dimension au vol de bétail.

Un rapport sur la militarisation du vol de bétail au Soudan du Sud, publié en 2018 dans le Journal of International Humanitarian Action, estime que des dirigeants comme Kiir et Machar « n’ont plus de contrôle sur ces voleurs de bétail » qu’ils ont pourtant contribué à armer.

Malgré le calme relatif qui s’est installé au Soudan du Sud depuis la signature d’un nouvel accord de paix en septembre 2018, le torchon continue de brûler entre communautés d’éleveurs. Leurs attaques meurtrières font de plus en plus de victimes parmi les femmes et les enfants et n’ont quasiment plus aucun rapport avec la guerre civile elle-même.

On « est bien loin de ce qui se passe à Juba chez les élites » qui se sont entendues pour se partager les pouvoirs, confirme David Shearer, le numéro 1 de l’ONU dans le pays. Et pour le travailleur humanitaire Majok Mon, le tableau actuel n’est pas annonciateur d’une paix durable: « Cette génération est née et a grandi avec la guerre (…) Ils forment une majorité et ce sont eux qui se battent. Comment faire pour changer ça? »

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