Sécurité

Libye : Daesh profite-t-il de l’offensive du maréchal Haftar pour s’implanter dans le Sud ?

Un convoi de Daesh dans la province d'Anbar, en Irak. Photo diffusée sur un site jihadiste en janvier 2014 (image d'illustration).

Un convoi de Daesh dans la province d'Anbar, en Irak. Photo diffusée sur un site jihadiste en janvier 2014 (image d'illustration). © AP/SIPA

Si certains la considéraient vaincue en Libye après sa défaite à Syrte en 2016, l’organisation État islamique (EI) s’est en réalité réfugiée dans le sud du pays et réorganisée en plus petits groupes pour mener une guerre de guérilla. Ses attaques se sont multipliées depuis le début de l’offensive du général Haftar dans l’ouest du pays. Analyse.

Deux attaques en une semaine, à seulement quelques kilomètres de distance. Jeudi 9 mai, un communiqué de son agence de propagande Amaq revendiquait une attaque du groupe État islamique (EI) contre le domicile d’un combattant de l’Armée nationale libyenne (ANL) à Ghadduwah (800 kilomètres au sud de Tripoli). Cinq jours plus tôt, un commando de jihadistes affiliés à l’organisation avait déjà lancé un assaut sur la ville de Sebha, située 70 kilomètres plus au nord. Une deuxième opération qui visait la caserne de la Brigade 160 de l’ANL et avait fait neuf morts.


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« Il s’agit des deux et troisième actes terroristes[après l’assassinat revendiqué de deux responsables locaux à Fuqaha (centre), le 9 avril] depuis le début de la guerre en Tripolitaine et la montée des troupes du maréchal Khalifa Haftar vers Tripoli », fait remarquer Serge Stroobants, directeur Europe et Maghreb Moyen-Orient à l’Institute for Economics and Peace. À partir de 2018, et surtout après la chute de son dernier bastion syrien, « l’EI s’est clairement transformé en Libye, passant d’un groupe ayant des aspirations territoriales à une logique insurrectionnelle ». Le sud libyen, et en particulier le Fezzan, est ainsi devenu un sanctuaire pour les soldats de Daesh.

Un Sud qui échappe au contrôle de Haftar

Plusieurs parties ont tenté de récupérer l’attaque menée à Sebha. En effet, deux milices de Misrata (le 166e bataillon de Muhammad Omar Hussain et la milice de Salah Badi) l’ont également revendiquée. « On a même recensé des revendications émanant de groupes actifs en dehors de Libye, ajoute le spécialiste. Cependant, ceci n’implique pas une quelconque convergence entre les cellules de l’EI et les milices de l’ouest libyen » ou le Gouvernement d’entente nationale (GNA), comme avancé par plusieurs réseaux pro-Haftar.

Alors que les projecteurs sont braqués sur Tripoli, le groupe État islamique est-il en train de profiter de la guerre ? Oui, selon Serge Stroobants

Au contraire, cela ne fait que prouver l’existence d’un « large front de résistance anti-Haftar prêt à revendiquer toute victoire contre le maréchal et à exploiter la réduction potentielle de l’emprise de ses troupes ». Alors que les projecteurs sont braqués sur Tripoli, le groupe État islamique est-il en train de profiter de la guerre ? Oui, selon Serge Stroobants.

« Avant d’avancer vers Tripoli, les troupes de Haftar ont connu une progression fulgurante dans le sud et l’ouest libyen. Mais en termes militaires, il y a une grande différence entre une progression vers un objectif défini et le contrôle des territoires occupés. Cette zone a été plus ou moins délaissée dans la foulée de l’offensive », rappelle l’analyste.

Plusieurs groupes jihadistes en concurrence

En l’absence d’un État central et en dépit de l’avancée en février dernier des troupes de l’homme fort de l’Est dans la zone, l’EI refait surface dans ce territoire désertique, « parfait pour des techniques d’insurrection de plus petits groupes utilisant la technique du hit and run ». Mais il n’est pas le seul : ce déplacement vers le Fezzan l’a mis en concurrence avec des groupes jihadistes rivaux occupant les régions frontalières du sud-ouest.

En Libye, l’EI ne serait pas pour autant en train de « renforcer ses liens avec Al-Qaïda », comme l’affirmait le représentant spécial russe pour le Moyen-Orient, Mikhaïl Bogdanov. Au contraire, « même s’ils peuvent avoir une idéologie et des objectifs similaires, les groupes islamistes se combattent entre eux », explique Tarek Megerisi, chercheur libyen au European Council of Foreign Relations.


>>> À LIRE – Daesh : le « calife » al-Baghdadi apparaît dans une vidéo pour la première depuis cinq ans


Cette série d’attaques dans le sud libyen a eu lieu quelques jours après la diffusion du discours d’Abou Bakr al-Baghdadi, plusieurs fois annoncé mort et soudain réapparu cinq ans après la proclamation du « califat » depuis la mosquée al-Nouri de Mossoul (Irak). Dans cette nouvelle vidéo, le chef de Daesh faisait mention de la récente attaque à Fuqaha et appelait les soldats en Libye à poursuivre leur combat en ciblant « l’ennemi », ce qui pour certains serait une référence à l’ANL de Khalifa Haftar.

S’il n’y a pas de lien direct entre la vidéo et les attaques, plusieurs rumeurs circulent depuis 2015 sur la possibilité que le leader de Daesh ait quitté la Syrie pour se réfugier en Libye. Le site The daily express rapportait ainsi ce dimanche qu’une opération avait été lancée par la force aérienne de l’armée britannique pour le chercher dans le pays.

Sarraj juge Haftar responsable

En novembre 2014, Abou Bakr al-Baghdadi avait reconnu officiellement « trois émirats libyens de l’État islamique », qui correspondaient aux trois anciennes provinces de l’Empire ottoman : la Tripolitaine (Ouest), la Cyrénaïque (Est) et le Fezzan (Sud). Sa déclaration laissait entendre les ambitions expansionnistes de l’organisation en Libye, qui gouvernait alors la zone côtière autour de la ville de Derna.

Quatre ans après, « l’EI est affaibli mais toujours présent, et cette nouvelle guerre crée les conditions de son retour, car les forces qui ont combattu Daesh se battent désormais entre elles, souligne encore Tarek Megerisi. Haftar dit vouloir ‘libérer’ Tripoli des terroristes et des islamistes, mais on voit bien que le véritable problème est ailleurs. »

La présence de Daesh dans le pays n’est qu’un symptôme d’un mal plus étendu qui remonte à 2011

Le gouvernement de Fayez al-Sarraj, qui a « condamné » les récentes attaques dans un communiqué, a ensuite pointé du doigt son rival Haftar en l’accusant d’être « directement responsable de la reprise des activités terroristes de l’EI, alors que le GNA avait réussi à anéantir cette organisation ».

Plus généralement, comme l’observe le dernier rapport de l’organisation « Eye on ISIS in Libya », « la présence de Daesh dans le pays n’est que le symptôme d’un mal plus étendu qui remonte à 2011 ». Sans combattre ses causes profondes – faible gouvernance, crise politique, stagnation économique, sécurité inexistante ou encore pouvoir dans les mains des milices – l’EI continuera à resurgir, estime le collectif.

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