Politique

Algérie-France : quand le discours complotiste refait surface

Des manifestants brandissant des drapeaux algériens sur la place de la République, à Paris, le 10 mars 2019 (image d'illustration).

Des manifestants brandissant des drapeaux algériens sur la place de la République, à Paris, le 10 mars 2019 (image d'illustration). © Francois Mori/AP/SIPA

Alors que le chef d’état-major Ahmed Gaïd Salah dénonce depuis plusieurs semaines des « tentatives de déstabilisation étrangères », le gouvernement français reste discret au sujet de la transition algérienne. Mais l’idée d’une ingérence de la part de l’ancienne puissance coloniale revient régulièrement dans le débat.

« La face barbare de la France coloniale », « les Français vont contrôler les champs de pétrole algérien », « la responsabilité historique hante l’État français ». À la une des journaux algériens, jeudi 9 mai, la France. Depuis plusieurs semaines, le rôle joué par l’ancienne puissance coloniale dans la période post-Bouteflika s’invite régulièrement dans le débat.


>>> À LIRE – Algérie : quelles sont les « parties étrangères » que Gaïd Salah accuse de « déstabiliser le pays »


Les accusations d’ingérence comme les rumeurs d’un « complot français » se multiplient. À tel point que l’ambassade de France à Alger s’est vue obligée de diffuser jeudi un communiqué « s’étonnant » d’une dépêche publiée la veille par l’agence de presse officielle APS, selon laquelle Paris souhaiterait la tenue des élections du 4 juillet dans « de bonnes conditions ».

L’objet de la polémique ? Les « nouvelles » déclarations sur les élections en Algérie du ministre français des Affaires étrangères… qui ne sont en réalité que les réponses apportées à un député lors d’une séance de questions au gouvernement, qui a eu lieu le 6 mars à l’Assemblée nationale française.

Deux mois après, le bureau de l’APS les a interprétées comme une réaction à la tenue de l’élection présidentielle le 4 juillet. « Nous souhaitons que le processus électoral se déroule dans de bonnes conditions, avec toute la transparence et la sérénité nécessaires », affirmait alors Jean-Yves Le Drian… en se référant au scrutin initialement prévu le 18 avril. Si la dépêche a été corrigée au plus vite, la controverse ne fait que relancer un débat persistant : la position de la France dans la transition en Algérie.

Une vérité « accessoire »

Plusieurs rumeurs circulent sur les réseaux sociaux, mais aussi sur des sites en ligne. Sur la chaîne d’information Ennahar, un analyste politique a récemment accusé Paris de participer à un « complot contre le chef d’état-major ».

Que l’information soit vraie, c’est accessoire : cela participe à renforcer ce sentiment anti-français

« Il suffit d’observer les rumeurs qui se diffusent concernant les dernières arrestations. Encore ce 8 mai, un journal proche de l’armée a diffusé une information selon laquelle il y aurait eu une réunion à Paris entre Saïd Bouteflika, l’ancien patron des services de renseignement Toufik et une délégation française. Qu’elle soit vraie, c’est accessoire : cela participe à renforcer ce sentiment anti-français et introduit un élément décisif censé peser dans le débat », décrypte pour Jeune Afrique Naoufel Brahimi El Mili, auteur de France-Algérie : 50 ans d’histoires secrètes.

Ainsi, selon le spécialiste, le parallèle entre « les complotistes anti-armée » et la France est vite établi. Un discours qu’on retrouve sans ambages dans l’éditorial d’El-Djeich, la revue du ministère de la Défense nationale, intitulé « Clairvoyance et sagesse pour faire avorter tous les complots ». La publication met l’accent sur « le danger représenté par les tentatives de certaines entités étrangères de déstabiliser le pays », en soulignant que « le Commandement de l’ANP [Armée nationale populaire] ne s’adresse pas au peuple depuis les salons, les canaux où les capitales étrangères, mais de l’Algérie profonde et authentique ».

La France, bouc émissaire

Ainsi, huit ans après 2011, le discours conspirationniste refait surface dans une Algérie en ébullition. « Le chef d’état-major sait qu’une bonne partie de la population algérienne reste sensible au discours sur le « complot français », continue Naoufel Brahimi El Mili. Et cette rhétorique participe à renforcer son image de justicier et de libérateur qui, en continuité avec l’histoire, prend à nouveau les armes contre la France. »


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Lors de son déplacement à Oran en avril, Ahmed Gaïd Salah dénonçait déjà « l’apparition de tentatives de la part de certaines parties étrangères, partant de leurs antécédents historiques avec notre pays, […] afin de mettre en exécution leurs desseins visant à déstabiliser l’Algérie et semer la discorde entre les enfants du peuple ». « Cela ne peut être que la France », assurait à Jeune Afrique Adlene Mohammedi, docteur en géographie politique et très engagé depuis le début du mouvement.

Un discours « nourri par les maladresses » de Paris

Si tout ce qui est anti-français est mobilisateur en Algérie, d’après Naoufel Brahimi El Mili, « ce sentiment est également nourri par des maladresses françaises ». En effet, le 11 mars dernier, Emmanuel Macron avait salué « la décision » du président algérien de ne pas briguer un cinquième mandat, appelant à une « transition d’une durée raisonnable ».

Peu après, le président français s’était de nouveau exprimé dans un tweet, estimant que « la décision du Président Bouteflika ouvre une nouvelle page pour la démocratie algérienne ». À la suite de cette réaction, plusieurs Algériens étaient descendus dans la rue en brandissant des gilets jaunes et des pancartes contre Emmanuel Macron, entendant dénoncer un présumé « soutien » de la France au président Abdelaziz Bouteflika.

Le soutien de Paris à Ben Ali ou à Abdel Fattah al-Sissi et d’autres dirigeants autoritaires africains rend vraisemblable une ingérence française

Le gouvernement français est depuis resté discret au sujet de la transition algérienne. Mais l’idée d’une ingérence de la part de l’ancienne puissance coloniale reste crédible, surtout à cause d’une constante de la diplomatie française en Afrique : « le soutien au statu quo et à la stabilité, au détriment du changement, donc de la mobilisation. Le soutien de Paris à Ben Ali ou à Abdel Fattah al-Sissi et d’autres dirigeants autoritaires africains rend vraisemblable une ingérence française », explique Naoufel Brahimi El Mili.

Pourtant, comme le rappelle l’analyste, loin de la scène politique, la coopération militaire entre France et Algérie continue sans entrave, dans le cadre par exemple de l’opération Barkhane.

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