Religion

Sénégal : l’interdiction du voile par l’institution Sainte-Jeanne-d’Arc de Dakar fait polémique

Vue d'une salle de classe à Dakar (image d'illustration).

Vue d'une salle de classe à Dakar (image d'illustration). © Sylvain Cherkaoui pour Jeune Afrique

L’institution Sainte-Jeanne-d’Arc, à Dakar, a décidé d’interdire le voile islamique dans son établissement. Retour sur une polémique qui agite la société sénégalaise, divisée sur son modèle de laïcité.

La rumeur courait depuis plusieurs semaines, mais elle avait été initialement démentie par l’école. Mercredi 1er mai, les parents d’élèves de l’Institution Sainte-Jeanne-d’Arc, un établissement catholique réputé de la capitale sénégalaise, ont pourtant reçu un courriel les informant que leurs enfants devraient désormais assister aux cours avec « une tête découverte », par souci de respecter « l’identité » de l’école.

Comme 57 autres établissements dans le monde, Jeanne-d’Arc est placée sous la tutelle de la congrégation des sœurs de Saint Joseph de Cluny. La mesure, affirme l’administration, est « conforme » à ce qui est appliqué dans l’ensemble des structures gérées par les sœurs.

L’annonce a pourtant provoqué une incompréhension qui s’est rapidement propagée bien au-delà de l’enceinte de l’établissement. L’institution Sainte-Jeanne-d’Arc, créée en 1939, est un établissement de référence dans le système éducatif sénégalais. Homologuée par le ministère de l’Éducation nationale, l’école privée dispense des cours issus des programmes sénégalais et français et accueille de nombreux élèves musulmans. L’uniforme y est obligatoire pour tous.

Les parents des élèves concernées ont aussitôt saisi l’inspection académique. Ils dénoncent une « décision brutale et injuste » et envisagent une action en justice si l’école ne revenait pas sur sa décision. « Tous les parents d’élèves sont avec nous, chrétiens comme musulmans », assure Loubna Saheli. Cette ancienne élève de l’école a pris la tête du comité des parents des filles voilées, créé à cette occasion. Selon elle, moins d’une centaine de jeunes filles seraient concernées.

Son comité, épaulé par l’association des parents d’élèves de l’établissement, dénonce une « rupture de contrat » de la part de l’institution, qui avait jusqu’à présent toujours accepté les jeunes filles voilées. Ses récriminations se heurtent au silence d’une administration « mutique » qui n’est, à ce jour, pas revenue sur sa décision. Contactée par Jeune Afrique, la direction de l’établissement n’a pas souhaité s’exprimer.

« Respect des croyances »

L’Église a en revanche fini par réagir, jeudi 9 mai, s’adressant directement au ministre de l’Éducation Mamadou Talla. Une semaine plus tôt, celui-ci avait en effet diffusé un communiqué dans lequel il dénonçait des « actes discriminatoires » observés dans les écoles et rappelait le caractère laïque de la République sénégalaise, se gardant de citer nommément l’institution.

Le Conseil national du laïcat, un organe constitué de 200 représentants de l’Église, se défend quant à lui de tout acte d’intolérance. « Le respect scrupuleux de l’uniforme n’est pas, en soi, facteur d’une rupture du principe de laïcité », affirme l’organisation. Celle-ci pointe du doigt la « campagne de désinformation » menée par certains parents d’élèves, ainsi que la « posture révoltante et dangereuse » des autorités.

Les établissements privés sont tenus de respecter les lois en vigueur

Le ministre a simplement rappelé les « principes qui régissent l’éducation au Sénégal », répond la directrice de l’Enseignement moyen secondaire général, Fatimata Ba. Selon elle, la loi sénégalaise garantit la liberté de culte, dont le port du voile découle automatiquement. Toute tentative de l’interdire relèverait donc de l’intolérance religieuse, et donc de l’illégalité.

« L’éducation est un droit fondamental, le Sénégal est un pays souverain, laïque, qui respecte les différentes croyances. Les établissements privés sont tenus de respecter les lois en vigueur », ajoute-t-elle.

Un établissement privé ne pourrait-il donc choisir son propre règlement ? « Un règlement intérieur ne saurait se placer au-dessus des lois. Le secteur privé n’est pas une entité parallèle à l’État », tranche Fatimata Ba. Selon elle, le port du voile est autorisé dans tous les établissements scolaires du pays, et il le restera.

 

En 2011, l’État avait déjà dû intervenir lorsque le collège dakarois Hyacinthe Thiandoum avait voulu interdire le port du voile islamique pour ses élèves.  « Tout était très vite rentré dans l’ordre », assure-t-elle. A l’époque, l’association islamique Jamra s’était insurgée contre la décision du collège. Aujourd’hui encore, son vice-président, Mame Mactar Guèye, n’a pas hésité à montrer au créneau pour défendre le droit des jeunes filles à « faire preuve de pudeur vestimentaire ».

« Les textes sont là, et nous sommes tous égaux devant la loi », déclare-t-il à JA. Un Sénégalais musulman ne peut pas pratiquer la polygamie s’il habite en France, par exemple. Ici aussi, il appartient à chacun de se plier aux règles du pays. » « Ces histoires, on sait comment ça commence mais jamais comment ça se finit ! Le bon voisinage entre nos différentes communautés dure depuis des siècles, il faut préserver ces valeurs-là. Le Sénégal n’a pas besoin de mésentente », prévient Mame Mactar Gueye.

Une laïcité « à l’africaine » ?

Pays composé à 95 % de musulmans, le Sénégal s’est toujours félicité de préserver la concorde entre ses différentes communautés, notamment religieuses. Son premier président Léopold Sédar Senghor n’était-il pas lui-même chrétien ? Un pays musulman, un État laïque, un régime démocratique et une société civile forte : autant d’éléments qui font du Sénégal une particularité, selon Rachid Id Yassine, coordonnateur de l’Observatoire africain du religieux, à Saint-Louis.

« À ce titre, il se distingue à la fois des pays historiquement chrétiens, où la laïcité s’inscrivait dans un élan démocratique, et des autres pays musulmans où la laïcité était privilégiée par des régimes autoritaires », explique le maître de conférence à l’Université Gaston Berger.

Au Sénégal, la laïcité présente une relation ambivalente entre les institutions religieuses et l’État

« Au Sénégal, la laïcité présente une relation ambivalente entre les institutions religieuses et l’État », précise-t-il toutefois. C’est l’existence des confréries et leur influence qui a façonné cette conception de la laïcité, dans un pays qui reste « attaché à sa culture du pluralisme ». « Le Sénégal intègre le religieux dans l’administration du pays, et les acteurs religieux cherchent aussi à influencer l’État en leur faveur, mais sans jamais non plus aller jusqu’à porter atteinte à l’esprit de convivance sénégalaise », ajoute Rachid Id Yassine.

Ainsi, l’ancien président Abdoulaye Wade affichait sans ambiguïté son appartenance à la confrérie mouride, n’hésitant pas à se prosterner devant son khalife général dans la ville sainte de Touba. Certains s’étaient alors indignés de cette démonstration d’allégeance, agacés de voir le pouvoir politique courtiser le religieux de manière si ostentatoire.

La grande mosquée de Touba, la cité sainte des mourides, au Sénégal.

La grande mosquée de Touba, la cité sainte des mourides, au Sénégal. © Émilie Reigner pour J.A.

Deux poids deux mesures ?

À l’instar d’Ousseynou Nar Gueye, certains défendent publiquement la position de l’institution Sainte-Jeanne-d’Arc. Le journaliste, co-fondateur de Tract.sn, dénonce une politique du « deux poids deux mesures » : « Si vous allez à Touba, les femmes sont obligées de s’y voiler. Dans certains quartiers de Dakar, à Yoff ou à Cambérène, si vous fumez, on va vous demander d’éteindre votre cigarette pour des raisons religieuses », expose le journaliste, qui rejette ce discours de tolérance dont le pays a fait son image de marque : « Les catholiques sont des Sénégalais à part entière : ils ne demandent pas à être tolérés. Un établissement catholique et privé doit pouvoir décider de son règlement intérieur. »

Les catholiques sont des Sénégalais à part entière : ils ne demandent pas à être tolérés

Une position assumée, au risque d’être vilipendé. « C’est à peine si l’on ne me traite pas d’apostat, de traître à ma religion », déplore Ousseynou Nar Gueye. « En défendant le port du voile, beaucoup de Sénégalais défendent une laïcité « à l’africaine » et veulent se détourner des débats importés d’Europe », remarque Rachid Id Yassine. Une autre posture consiste à mettre en place une « wolofisation de l’islam », explique le sociologue, ce qui permet aux musulmans sénégalais de se démarquer d’un islam plus rigoriste pratiqué dans les pays arabes.

L’Église catholique dénonce en effet l’apparition de pratiques « sectaires » chez certaines élèves qui refuseraient, par exemple, de serrer la main aux garçons ou de participer aux cours de sport dans une tenue réglementaire – des faits que rejettent catégoriquement les parents d’élèves de l’institution Sainte-Jeanne-D’arc. Ces comportements découlent de la montée de l’islamisme radical dans le reste du monde, selon Ousseynou Nar Gueye. « Le voile n’est plus vu comme un habillement, mais comme un outil de revendication identitaire », affirme-t-il. « Les parents peuvent inscrire leurs enfants dans l’établissement de leur choix :  on n’est pas en pénurie d’école à Dakar ! » conclut-il.

Une réputation d’excellence

Si tant de parents musulmans ont décidé de scolariser leurs enfants dans des écoles privées catholiques, dont Jeanne-d’Arc fait partie, c’est parce qu’elles sont considérées comme les meilleures du pays.

En 2017, le taux moyen national de réussite au BFEM (brevet de fin d’études moyennes) culminait ainsi à 45 %, contre près de 90 % à Jeanne-d’Arc. « Plus de 71 % des élèves sénégalais scolarisés dans une école catholique, de la maternelle au lycée, sont musulmans », estime Hamidou Dia, chercheur à l’Institut de recherche pour le développement (IRD).

Les frais de scolarisation de ces écoles d’élite sont forcément beaucoup plus chers, et peuvent atteindre 2 millions de  francs CFA à l’année, contre 10 000 francs CFA dans le public. Le chercheur décrit des établissement « à l’abri des turbulences qui secouent le secteur public » : grèves cycliques pouvant durer plusieurs mois, salles de classes surchargées… C’est pourquoi 40 % des élèves scolarisés dans le secondaire choisissent le secteur privé. Si les écoles privées dites « franco-arabes », qui dispensent un enseignement religieux plus marqué, tendent à se développer, leur réputation n’a pas encore rattrapé celle de leurs homologues catholiques.

« L’enseignement catholique a capitalisé une réputation d’excellence en engrangeant d’excellents résultats depuis fort longtemps. Ce sont des établissements très bien structurés, exigeants, qui cultivent une certaine idée de la discipline. C’est la qualité de leur enseignement laïque que les parents recherchent, bien plus que l’enseignement religieux, qui n’est pas obligatoire. Si on les appelle des établissement catholiques aujourd’hui, c’est surtout par abus de langage », conclut le chercheur.

Au sein du comité des parents d’élèves de Jeanne-d’Arc, certains s’interrogent. Où iront les adolescentes qui passent leur bac si elles ne peuvent se réinscrire à la rentrée prochaine ? Loubna Saheli, qui affirme défendre les « valeurs de partage et de dialogue inculquées par l’école», s’inquiète. « Obligera-t-on toutes les filles voilées à aller dans une école musulmane ? »

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