Justice

Sénégal : le guide religieux Cheikh Béthio Thioune est décédé en France au lendemain de sa condamnation

Le verdict du procès de Cheikh Béthio Thioune et de ses disciples a été reporté au lundi 6 mai 2019. © Capture écran/YouTube/DMTV la télé thiantacone

Condamné lundi à dix ans de travaux forcés pour « complicité de meurtre », le richissime marabout Cheikh Béthio Thioune est décédé mardi en France, où il était hospitalisé. Après une brillante carrière dans l’administration publique, cet influent guide religieux mouride avait longtemps cultivé la controverse.

Sous les néons, des femmes dansent dans leur plus élégant boubou, entourées par des écrans de télé gigantesques. D’épaisses liasses de billets passent de main en main. Au poignet des hommes, des montres clinquantes… Nous sommes en janvier 2012, et Cheikh Béthio Thioune célèbre dans l’opulence, comme à son habitude, l’un de ses derniers « thiants » (action de grâce) en présence de centaines de ses talibés, les thiantacounes. Le guide spirituel mouride, alors au faîte de son influence, ignore encore que trois mois plus tard il sera placé en détention provisoire.

S’il a probablement moins d’adeptes que les 12 millions qu’il revendique – « registres à l’appui » –, Cheikh Béthio Thioune est un homme très entouré : cinq épouses, une trentaine d’enfants et de très nombreux disciples, ce qui en fait l’un des chefs religieux les plus réputés du pays.


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Auparavant, l’homme avait fait carrière dans la haute administration. Diplômes de l’École supérieure d’économie appliquée (ESEA) et de l’École nationale d’administration (ENA) en poche, il a été successivement enseignant et délégué médical avant rejoindre l’administration rurale puis le ministère de la Jeunesse et des Sports.

Mythe fondateur

Cheikh Béthio Thioune a construit sa réputation autour d’un mythe fondateur : celui de sa rencontre quasi mystique avec Serigne Saliou Mbacké

Une carrière qui n’entrave en rien sa montée en puissance au sein de la confrérie mouride, l’une des deux plus puissantes du Sénégal. Cette ascension, il la doit avant tout à son long compagnonnage avec le cinquième khalife général des mourides, qu’il a rencontré lorsqu’il n’avait que huit ans.

« Cheikh Béthio Thioune a construit sa réputation autour d’un mythe fondateur : celui de sa rencontre quasi mystique avec Serigne Saliou Mbacké », décrypte Bakary Sambe, professeur au centre d’études des religions de l’Université Gaston-Berger de Saint-Louis.

L’histoire prétend qu’ils se sont croisés pour la première fois quand Serigne Saliou Mbacké a traversé en calèche le champ paternel, alors que Cheikh Béthio Thioune n’était encore qu’un enfant. Depuis, les Thiantacounes célèbrent chaque 17 avril la rencontre de leur guide spirituel avec le dignitaire mouride, qu’il ne quittera plus jusqu’à la mort de ce dernier, en 2007.

La grande mosquée de Touba, au Sénégal. © Franco Visintainer / CreativeCommons / Wikimedia

Il a amené une forme d’originalité en s’adonnant à une gymnastique difficile entre l’orthodoxie de la confrérie et l’inventivité d’un discours rationalisant

« Il y a eu une forme de fascination immédiate, comme un coup de foudre. Après avoir rencontré Serigne Saliou Mbacké, Cheikh Béthio Thioune l’a aimé d’un amour qui dépassait celui qu’il portait à ses parents », rapporte Ibrahima Bocoum, chargé de communication du marabout – et l’un de ses talibés. Béthio, qui « ne connaissait alors rien à l’islam » se forme auprès du religieux, qu’il voit pendant les vacances, alors que lui-même fréquente l’école française.

Rapidement, il gagne en influence, jusqu’à rassembler de nombreux adeptes et à être élevé au rang de cheikh, en 1987. Au-delà de sa relation privilégiée avec le khalife des mourides, Cheikh Béthio Thioune « séduit par son approche intellectualisante du discours religieux », analyse Bakary Sambe. « Il a amené une forme d’originalité en s’adonnant à une gymnastique parfois difficile entre l’orthodoxie de la confrérie et l’inventivité d’un discours rationalisant », explique l’enseignant.

Capacité de mobilisation, opulence et altercations

Il offrait des voitures, payait l’école ou des billets d’avion

L’époque aidant, « il s’attire alors la dévotion de nombreux jeunes désœuvrés en quête de sens. Il faut examiner l’influence de Cheikh Béthio Thioune d’un point de vue sociologique : le phénomène prend beaucoup d’ampleur entre la fin des années 1980 et le début des années 1990, soit une période d’austérité, d’ajustements structurels, d’effondrement des services sociaux de base au Sénégal », détaille Bakary Sambe.

À ces jeunes hommes, il prodigue un discours rassurant, offre de la nourriture, des terrains, voire même une épouse, ou encore finance leurs études. « Il avait plus de mille parcelles de 500 mètres carrés à Touba ; il en a gardé une et donné les autres à ses talibés. Il offrait des voitures, payait l’école ou des billets d’avion », se souvient un disciple.

Quand ce ne sont pas les cadeaux, c’est le faste des thiants, ces actions de grâce dont il est l’instigateur, qui impressionne. Chaque année, notamment lors du Magal de Touba (le pèlerinage annuel des mourides), des milliers de têtes de bétail sont sacrifiées à son initiative sous les yeux de Cheikh Béthio Thioune, lunettes de luxe sur le nez, accompagné d’une foule de disciples. Bakary Sambe y voit « une manière d’inscrire les thiants dans la générosité légendaire mouride et d’extérioriser les bienfaits que Dieu a donné à la confrérie ».

Violences

D’autres y voient plutôt une communauté fanatique, voire dangereuse. À plusieurs reprises, le nom des thiantacounes est ainsi évoqué dans le cadre d’altercations avec des journalistes ou encore avec des partisans d’Idrissa Seck, le fondateur du parti Rewmi. Lors de la présidentielle de 2007, l’ancien Premier ministre fait en effet face au président sortant Abdoulaye Wade, soutenu de manière inconditionnelle par Cheikh Béthio Thioune. « Cette réputation est injustifiée ! assure Ibrahima Bocoum. L’affaire avec les militants d’Idrissa Seck, par exemple, n’a jamais été vidée par la justice et rien ne permet de dire que des thiantacounes se sont rendus coupable de violences. Nous sommes un courant spirituel de l’islam, qui, par essence, est pacifique. »


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Pourtant, le 22 avril 2012, la bagarre qui voit s’affronter deux groupes de thiantacounes connaît une issue fatale. Deux d’entre eux, Bara Sow et Ababacar Diagne, y trouvent la mort, avant d’être enterrés clandestinement. Un double meurtre pour lequel la complicité de Cheikh Béthio Thioune a été retenue par la justice sénégalaise, le 6 mai.

Reconnu coupable de complicité et de non dénonciation de meurtre Cheikh Béthio a été condamné à 10 ans de travaux forcés par la chambre criminelle du tribunal de grande instance de Mbour, au terme de plusieurs semaines de procès. Le 29 avril, le procureur de la République, Youssoupha Diallo, avait requis à son encontre une peine de travaux forcés à perpétuité.

Seize de ses talibés ont quant à eux écopé de peines allant de six mois d’emprisonnement ferme à quinze ans de travaux forcés pour « meurtres avec actes de torture et de barbarie », « association de malfaiteurs » et « inhumation illégale ». Trois autres ont été acquittés.

Années de maladie

Soigné en France, Cheikh Béthio Thioune n’a pas assisté à son procès. S’il était « suffisamment en forme pour faire son sport il y a encore deux mois », selon l’un de ses neveux, le marabout, âgé de plus de 80 ans, était affaibli par des années de maladie. Depuis 2010, il souffrait de pathologies cardiaques et d’un cancer pour lequel il a subi une chimiothérapie, en France, en 2011. Il avait en outre subi plusieurs AVC.

Serigne Saliou Thioune « Gueule Tapée », le fils aîné de Cheikh Béthio Thioune, l’assurait encore à la veille du décès de son père : si celui-ci l’avait pu, il aurait affronté la justice de son pays et serait rentré pour laver son honneur et faire appel. Il considère que l’incarcération de son père pendant dix mois, en 2012, a entraîné la dégradation de son état de santé. « En prison, il a manqué des rendez-vous médicaux cruciaux », assure-t-il.

Ce mardi 7 mai, premier jour du Ramadan au Sénégal, son fils aîné devait faire le voyage à Bordeaux, où Cheikh Bethio était hospitalisé en soins intensifs, pour lui annoncer sa condamnation.

Joint par Jeune Afrique, celui-ci indique que son père se trouvait dans le coma depuis la veille, et qu’il s’est éteint aux alentours de 14 heures. Le rapatriement au Sénégal de sa dépouille devrait intervenir « dans les plus brefs délais ».

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