Sécurité

Tunisie : les zones d’ombre de l’affaire Moncef Kartas, expert de l’ONU arrêté et détenu à Tunis

Moncef Kartas, membre du panel d'experts de l'ONU pour la Libye. © YouTube/War and Peace Talk

Depuis l’arrestation, fin mars à Tunis, de Moncef Kartas, expert de l’ONU chargé d’enquêter sur les infractions à l’embargo sur les ventes d’armes à la Libye, les interrogations sont nombreuses. Si les autorités tunisiennes reprochent à l'accusé d'avoir « divulgué des données sécuritaires sur la lutte antiterroriste », la défense évoque un dérapage judiciaire.

Ironie du sort, c’est le 26 mars, au lendemain de la journée de solidarité avec les personnels de l’ONU détenus ou portés disparus, que l’arrestation de Moncef Kartas a eu lieu. Si l’organisation n’en est pas à la première détention d’un de ses experts, ces affaires sont souvent vécues comme des tentatives d’intimidation. Elles ciblent la plupart du temps les ressortissants des pays qui les accusent, car leur nationalité prévaut sur leur sol.


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Kartas, chercheur germano-tunisien, enquêtait depuis 2016 pour les Nations-Unies – aux côtés de cinq autres experts – sur les violations de l’embargo sur la livraison d’armes en Libye. Le rapport est attendu en juin, mais l’homme ne participera probablement pas à sa rédaction. Arrêté dès son arrivée à l’aéroport de Tunis pour espionnage et trahison, il est depuis en détention à la prison de Mornaguia, en banlieue est de la capitale. Ses avocats ont fait une demande de libération mardi 30 avril, et attendent toujours une réponse. Il risque jusqu’à la prison à vie. Jeune Afrique vous résume les principales zones d’ombre de cette affaire.

• Un dossier « très grave », selon l’ONU

L’ONU assure que l’immunité du chercheur aurait dû être levée uniquement « informations suffisantes » à l’appui, conformément aux obligations de la convention dont la Tunisie est signataire, et nécessitait légalement l’autorisation de son secrétaire général, António Guterres, justement en visite en Tunisie quelques jours après l’arrestation, à l’occasion du sommet de la Ligue arabe. L’organisation multilatérale évoque un dossier « très grave », précisant qu’elle a déjà fait parvenir au gouvernement tunisien quatre notes verbales sur le sujet, ainsi que des demandes officielles de libération. Pour les autorités tunisiennes, sa nationalité prévaut, car ce n’est pas son travail pour l’ONU qui fait l’objet de l’enquête.

• Un mélange des genres imprudent ?

Sofiène Sliti, porte-parole du parquet tunisien, assure que le dossier n’a aucun lien avec son enquête pour l’ONU. La justice tunisienne assure avoir retrouvé, au domicile que l’accusé louait ces dernières années à Tunis, « des documents secrets et compromettants contenant des informations sensibles capables de nuire à la sûreté de l’État ».

Comment Kartas aurait-il pu se voir autoriser par l’ONU son activité de conseil en Tunisie si elle avait éveillé le moindre soupçon ?

Moncef Kartas a fondé en 2017 en Tunisie une société de conseil en gouvernance stratégique et sécurité, Maharbal, en informant les Nations Unies, assurent ses avocats. Un mélange des genres imprudent, estiment certains chercheurs. Comment, pourtant, aurait-il pu se voir autoriser à si haut niveau cette activité, si elle avait éveillé le moindre soupçon ? Toujours selon la défense, ses confrères auraient attesté auprès de l’ONU que Moncef Kartas s’employait peu à ce travail parallèle.

L’homme travaillait-il en double pour un autre État, comme le soupçonne la justice tunisienne ? Le manque de discrétion de l’arrestation de Kartas pourrait expliquer sa médiatisation, mais les connaisseurs du milieu du renseignement soulignent qu’en matière d’espionnage, les agents et informations se monnaient et se négocient la plupart du temps loin des projecteurs. Sa société a-t-elle encore travaillé pour un client suspect, sous couverture, à son insu ?

• Un tracker, pour quoi faire ?

Le journaliste Jamel Arfaoui et l’ex-ministre et député Lazhar Akremi ont porté des accusations sans concession à son encontre sur le plateau de la chaîne Attessiâ, avançant qu’il aurait pu mettre sur écoute le palais présidentiel tunisien, ou provoquer une catastrophe aérienne grâce à un matériel ultra-sophistiqué et très onéreux – sans toutefois préciser d’où leur sont parvenues ces informations, rendant difficile l’appréciation de leur crédibilité. Sollicitée par Jeune Afrique, la sécurité présidentielle n’a pas donné suite.

Le matériel retrouvé par la justice à son domicile est un tracker modèle RTL SDR, en vente en ligne pour une vingtaine d’euros, rétorque la défense. L’appareil ne lui aurait servi qu’à suivre ce qu’il se passait en Libye, affirment encore ses avocats, selon qui le chercheur aurait oublié de le signaler par le passé à la douane. Un impair qui ne pourrait au maximum, selon eux, qu’être considéré comme une infraction au code des télécommunications, passible d’une amende, voire de six mois à cinq ans d’emprisonnement.


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Le porte-parole qualifie ce tracker « d’équipements interdits d’usage en Tunisie, servant à brouiller les télécommunications et des itinérances radios ». Outre le décodage des signaux ADSB et ACARS des avions, les utilisations possibles du RTL SDR sont en effet vastes : décodage de signaux GSM, GPS ou de conversations cryptées, écoute de tour de contrôle, de radios et même de satellites.

« Notez que toutes ces applications ne sont pas forcément légales dans votre pays, soyez responsables », prévient d’ailleurs le site du constructeur. La possession d’un tel outil prouve-t-elle nécessairement que Kartas en ait fait usage pour toutes ces tâches ?

• Un deuxième homme interpellé

Si le cas de Moncef Kartas étonne jusque dans les plus hautes sphères diplomatiques, l’arrestation d’un deuxième individu de nationalité tunisienne a été moins commentée. L’instruction auprès du pôle de lutte antiterroriste lie pourtant les deux parcours. Le deuxième interpellé s’appelle Aysser Ben Aïssa. Il a été embauché un temps par Moncef Kartas en tant que fixeur (intermédiaire mettant en relation avec des sources) et traducteur lors de plusieurs passages en Tunisie fin 2017.

La défense de Moncef Kartas tente de rejeter les soupçons sur Aysser Ben Aïssa, un sulfureux traducteur qui a travaillé avec son client fin 2017

L’homme, qui a travaillé pour de multiples organisations internationales, est régulièrement décrit depuis comme un mythomane qui se serait vanté dans des soirées mondaines de travailler pour le renseignement étranger. À moins qu’il ne soit lui aussi victime de rumeurs. Certains se basent sur son profil Linkedin, où figurent son intérêt pour les groupes « friends of Israel » et « Stratisrael » (entrepreneurs israéliens), pour souligner ses liens supposés avec le Mossad.

Toujours est-il que la défense de Kartas tente de rejeter les soupçons sur ce sulfureux traducteur : « Seul Aysser Ben Aïssa faisait l’objet d’une enquête depuis décembre 2018. C’est chez lui que les documents secrets ont été retrouvés, et c’est encore lui qui a nommé notre client lors de son interrogatoire. Hormis son témoignage sans preuves, le dossier est complètement vide. » Or, d’après le parquet, il aurait été arrêté le même jour que son ex-employeur.

• Ennahdha pointée du doigt ?

Autre hypothèse : Kartas aurait levé un lièvre sur des livraisons d’armes à la Libye et, qui sait, via la Tunisie. « Je pense que c’est la nature même de son travail au sein de ce panel qui a suscité l’intérêt du gouvernement tunisien », déclare son avocate Sarah Zaafrani.

Les rumeurs de trafics d’engins létaux en Tunisie sont monnaie courante. Elles ont récemment plu à propos d’un avion militaire qatari ayant fait escale sur l’île tunisienne de Djerba, forçant la direction générale des douanes à démentir les informations selon lesquelles il transportait des armes destinées à soutenir les milices libyennes, invoquant une escale technique. Mais des experts évoquent plutôt des trafics d’armes aux frontières tchadienne et nigérienne de la Libye. Les passages d’armes via la Tunisie ne se feraient plus qu’au compte-goutte.


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Et si l’enquête remontait aux lendemains de la révolution, une époque où la frontière était bien plus poreuse ? Le nom du procureur Béchir Akremi, déjà contesté car accusé de partialité dans son enquête sur l’assassinat de Chokri Belaïd en 2013 et jugé proche des islamistes, est régulièrement mis en cause. L’opposition soupçonne le magistrat de rouler pour Ennahdha et de vouloir cacher des informations pouvant nuire au parti.

Seulement, le travail de Kartas sur la Libye n’est pas nouveau, puisque l’intéressé a déjà participé à la rédaction de plusieurs rapports sur les violations de l’embargo sur les armes en Libye. Avait-il alors fait de nouvelles découvertes compromettantes ?

• Un chercheur au-dessus de tout soupçon ?

L’enquête judiciaire remonterait à décembre 2018. Avant cela, Moncef Kartas, décrit d’une éthique irréprochable par des confrères qui le soutiennent, ne semble avoir éveillé aucun soupçon. Il aurait ainsi été autorisé à revenir sur le territoire tunisien une dizaine de fois au cours des derniers mois, selon la défense.

Deux ans plus tôt, le chercheur formait même des membres du ministère de l’Intérieur tunisien pour le compte d’instituts américains. Des missions pour lesquelles il faut montrer patte blanche, assurent d’autres experts. Son CV, que ses avocats partagent bien volontiers pour couper court aux élucubrations, a donc été épluché en haut lieu : de formations en enquêtes pour des ONG, il a toujours travaillé sur les trafics d’armes et les conflits. Une pétition de soutien signée par une centaine de chercheurs évoque d’ailleurs le partage avec les forces tunisiennes d’objectifs communs : la paix et la sécurité.

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