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« Jours tranquilles à Istanbul », chronique d’une ville fascinante entre autoritarisme, terrorisme et quête de liberté

Un chat dans les rues d'Istanbul, le 4 avril 2019.

Un chat dans les rues d'Istanbul, le 4 avril 2019. © Lefteris Pitarakis/AP/SIPA

Avec « Jours tranquilles à Istanbul », Camille Lafrance, collaboratrice à Jeune Afrique, signe un bel ouvrage sur Istanbul, où elle a vécu pendant trois ans, de 2015 à 2018, les tribulations d'une correspondante de presse.

Chronique désenchantée d’une ville dont la vénusté baroque la fascine, mais dont elle se déprend, au fil des mois, selon l’adage qui veut que l’on ne brûle ce que l’on a adoré. Ou plutôt, dans le cas de l’auteure, pour regretter que la vie dans « son » Istanbul idéalisée ne soit pas tous les jours aussi suave que les pâtisseries dont elle nous dépeint l’exquise extravagance.

« Les kyrielles de crèmes muhallebi, de toutes les couleurs, rivalisent de coquetterie dans les vitrines, ornées de fraises, décorées de pistaches broyées, jonchées de fruits secs, baignées de chocolat ou de vanille, saupoudrées de cannelle, couronnées de citrons confits, inondées de coulis ». Au lecteur de faire son tri dans cette assiette bigarrée, dans ce journal intime ponctué de télex d’actualité.

Lente déréliction

Un membre des forces spéciales turques pendant un discours du président Erdogan, à Istanbul, le 29 mars 2019. © Lefteris Pitarakis/AP/SIPA

Durant ces trois années, les Turcs ont vécu des événements tragiques, qui rythment le récit

J’y préfère pour ma part les anecdotes truculentes et la description très réussie des couleurs de la Turquie à ces dépêches d’agence décrivant une lente déréliction. Certes, durant ces trois années, les Turcs ont vécu des événements tragiques, qui rythment le récit. D’abord, le coup d’État de juillet 2016, suivi par la chasse aux adeptes de l’imam Fethullah Gülen (accusé d’avoir fomenté le putsch depuis son exil aux États-Unis) et par une dérive vers un régime de plus en plus centré sur un reis-président omnipotent.


>>> À LIRE – Turquie : naissance d’une dictature


Ensuite, la guerre en Syrie, qui a provoqué l’afflux de 4 millions de réfugiés. Enfin, le drame des migrants, dont l’Union européenne, toujours si prompte à donner des leçons de démocratie à la Turquie, charge celle-ci de se… charger. En contrepartie, Ankara menace l’UE d’ouvrir les vannes migratoires si elle ne ferme pas son robinet à critiques, dans un étourdissant jeu du chat et de la souris.

Côté jardin

Un jeune plonge dans le Bosphore, à Istanbul, en juin 2018. © Emrah Gurel/AP/SIPA

Ces hommes et ces femmes qui font – et sont – la Turquie. Courageux, inventifs, aussi généreux que la lumière du Bosphore

Il y a dans ce livre un côté garage et un côté jardin. Côté garage, les arrestations de journalistes et d’opposants, mais aussi les clinquants centres commerciaux pour touristes du Golfe, ces tours et ces immeubles de bureaux, qui coupent l’horizon et remplissent les poches des tenants d’un libéralisme effréné, abrités derrière le paravent de la bigoterie.

Côté jardin, ces hommes et ces femmes qui font – et sont – la Turquie. Courageux, inventifs, aussi généreux que la lumière du Bosphore. Les chats, ces milliers de chats qui sont les petits rois de cette mégapole parsemée de collines mélancoliques, de maisons à encorbellement, de dômes et de bateaux.


>>> A LIRE – Jours tranquilles à Istanbul, de Camille Lafrance – Riveneuves editions, avril 2019, Préface d’Ahmet Insel.


Les îles au Prince, comme des fleurs posées sur la mer de Marmara, loin du bruit des klaxons. Voilà, comme si l’on y était, l’une de ces « vieilles maisons de bois aux frontons dentelés et tonnelles de vigne » : « Le bâtiment grince et s’emplit de visiteurs. Quelques ustensiles figés dans la cuisine donnent au lieu un air de maison hantée. À chaque étage, le parquet craque. De vieux rideaux dansent au vent. Des chats ont transformé la cave en litière. On se demande quelle histoire se cache derrière les meubles restés en place, qui y a vécu ».

Que sera Istanbul en 2023, cent ans après la fondation de la République ?

Ou encore, toujours sur l’île de Büyükada, une plongée dans l’hôtel Splendid, fondé en 1908 : « Le grand salon n’a rien perdu de son charme d’antan. Les baies vitrées sont drapées de voiles blancs vaporeux. Le bar en bois marbré s’allonge avec élégance sous une lumière tamisée. À l’entrée d’un second salon intérieur, une cabine de verre, ex-secrétariat, conserve précieusement les souvenirs d’un autre monde […]. Le tout au milieu de photos d’Atatürk, le fondateur de la République : portrait, regard déterminé sous ses sourcils autoritaires, puis de plain-pied en slip de bain, regard non moins déterminé ».

Que sera Istanbul en 2023, cent ans après la fondation de la République ? De l’eau aura coulé sous les ponts du Bosphore – y compris sous le troisième, construit sous la présidence Erdogan. Sans doute relira-t-on ces pages « d’actualité » avec étonnement, comme si tout cela avait eu lieu il y a très, très longtemps. Le pouvoir, la politique sont l’illusoire royaume de l’éphémère. Istanbul, elle, aura le dernier mot.

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