Société

Maroc, Tunisie : pourquoi les accidents routiers des travailleurs agricoles suscitent l’indignation

Les pays du Maghreb durcissent leurs contrôles pour prévenir les accidents de la route, souvent dramatiques (images d'illustration).

Les pays du Maghreb durcissent leurs contrôles pour prévenir les accidents de la route, souvent dramatiques (images d'illustration). © AP/SIPA

Chaque mois, des employés du secteur agricole meurent sur les routes rurales maghrébines. Il s'agit le plus souvent de femmes, travailleurs précaires et qui empruntent des moyens de transport dangereux. Des syndicalistes et élus espèrent des réactions des autorités après de récents drames qui ont suscité l'émotion au Maroc et en Tunisie.

Les drames se suivent et se ressemblent. Au Maroc, mardi 30 avril, deux ouvrières agricoles qui circulaient en bus vers l’usine où elles travaillaient ont péri dans un accident de la route survenu à Anza, dans la région d’Agadir. Une vingtaine d’autres femmes ont été blessées. Quelques semaines plus tôt, neuf individus étaient décédés et une trentaine blessés dans un accident similaire, près de la ville de Moulay Bousselham (située entre Rabat et Tanger), à bord d’un mini-bus transportant des travailleuses agricoles. Entre-temps, une autre ouvrière agricole avait perdu la vie dans le Souss, dans des circonstances similaires.

En Tunisie, c’est samedi 27 avril que 12 personnes, dont sept employées agricoles, ont trouvé la mort dans un accident de la route dans la région de Sabbala (gouvernorat de Sidi Bouzid). Le drame a suscité l’indignation, exprimée notamment par un appel à manifester de l’Union générale des travailleurs tunisiens (UGTT), ainsi que de multiples messages postés sur les réseaux sociaux.


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Certes, ces tragédies sont le symptôme d’un problème de sécurité routière plus général. Au Maroc, 3 499 usagers de la route sont morts en 2017, et 1 205 en Tunisie l’an dernier. Mais les drames à répétition qui ont touché les travailleurs agricoles ont particulièrement marqué l’actualité. Déjà en 2014, lors de rencontres syndicales maghrébines organisées par l’UGTT, des employés de ce secteur avaient pointé du doigt le transport comme un des points noirs de leurs conditions de travail.

Les camions de la mort

Dans le cas de l’accident de Sabbala, les premiers éléments de l’enquête laissent entendre que les travailleurs n’étaient pas transportés dans des conditions suffisantes de sécurité. « Il s’agit de camions de louage souvent en mauvais état, avec des roues lisses, usées, qui multiplient les voyages, essaient à tout moment de gagner un peu de temps, embarquent un maximum de personnes à chaque voyage… Le tout sur des petites routes qui ressemblent parfois davantage à des pistes », détaille Samia Letaief, secrétaire générale du Forum tunisien pour les droits économiques et sociaux (FTDES).

Pour une trentaine de kilomètres, les employés agricoles s’acquittent d’environ quatre dinars (1,18 euro) l’aller-retour. D’après les données compilées par le FTDES, les accidents sont plus fréquents dans certaines régions, notamment les gouvernorats de Kairouan et de Sidi Bouzid.

Selon Saïd Khairallah, au cours du seul mois d’avril, il y a eu au Maroc ‘au moins cinq accidents’ causant des blessés

Au Maroc, au cours du seul mois d’avril, il y a eu « au moins cinq cas causant des blessés », estime Saïd Khairallah, secrétaire général de la Fédération nationale du secteur agricole (FNSA). Là encore, certaines régions sont plus affectées : celles environnants Taroudant, Béni Mellal ou encore El-Hajeb.

Les travailleurs agricoles sont souvent déplacés dans des camions, des pick-up ou de petits utilitaires initialement destinés au transport de marchandises. Les chauffeurs, eux-mêmes souvent victimes des accidents, sont des rouages essentiels du secteur : en contact avec les employeurs comme avec la force de travail, ils facilitent les embauches ou indiquent les exploitations à la recherche de main-d’œuvre.

Les femmes, premières victimes

Ces accidents frappent avant tout des femmes. « Ces transports hasardeux concernent avant tout les travailleurs les plus précaires », explique Khairallah. Dans les pays maghrébins, le travail agricole journalier demeure largement féminin. En Tunisie, jusqu’à 90 % des saisonniers appelés pour la récolte des olives sont des femmes. Au Maroc, d’après le Haut commissariat au plan (HCP), le secteur « agriculture et pêche » représentait en 2013 60 % de l’emploi féminin.


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« Certes, il s’agit d’accidents de la route, mais le débat se situe vite à la croisée des chemins entre droit du travail et droits des femmes », souligne Enâam Mayara, élu (Istiqlal) à la Chambre des conseillers du Maroc. Dans les transports ou sur les bords des routes qu’elles empruntent parfois alors qu’il fait encore nuit, des femmes se plaignent aussi régulièrement de violences sexuelles.

Quelles solutions ?

Preuve de l’émotion suscitée par ces drames, le roi Mohammed VI a décidé de prendre entièrement à sa charge les obsèques des victimes de l’accident du 3 avril. Des députés istiqlaliens ont par ailleurs interpellé Abdelkader Amara, ministre de l’Équipement, du transport et de la logistique. Pour eux, la question est transversale et relève tant de l’aménagement du territoire que des problématiques sociales. Ils n’ont pas encore reçu de réponse du ministre.

Selon Saïd Khairallah, des solutions existent. « Nous demandons tout simplement des modes de transport adaptés. Des employés agricoles en ont obtenu, notamment dans le Souss, dans des entreprises marocaines de taille moyenne. Nous aimerions que cela se généralise, mais les exploitations cherchent le plus souvent à comprimer les coûts. » À en croire différents professionnels du secteur, les chauffeurs ne cachent pas que le remplissage des véhicules, parfois au-delà du raisonnable, vise à réduire les coûts de transport.

Ce ne sont pas juste des accidents de la route parmi d’autres, mais la preuve d’un modèle de développement potentiellement criminel pour toute une partie de la population

En Tunisie, la manifestation de colère qui a suivi le drame du 27 avril a poussé les autorités à remettre sur la table un protocole d’accord signé en 2016 entre des syndicats et le ministère de la Femme et « visant à élaborer un cahier des charges organisant le transport des ouvriers et ouvrières du secteur agricole ». Le ministère, contacté par Jeune Afrique, promet d’accentuer son action pour assurer un transport plus digne et sécurisé. De son côté, Samia Letaief estime que « c’est tout un modèle qui est à bout. Ce ne sont pas juste des accidents de la route parmi d’autres, mais la preuve d’un modèle de développement potentiellement criminel pour toute une partie de la population. »

En Algérie, il semble que le phénomène soit moins prononcé, même si on peut remarquer que des véhicules utilitaires légers sont souvent impliqués dans des accidents mortels de la route, dans des régions rurales. Cinq personnes sont décédées ce 21 avril dont plusieurs travailleurs, transportés à bord d’un véhicule utilitaire. En 2014, selon la Gendarmerie nationale, les véhicules de transport de marchandises et de voyageurs ont causé 28 % des accidents de la route.

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