Archives

La bonne gouvernance selon Ibn Khaldoun

Par - Morceau choisi pour vous par Béchir Ben Yahmed
Mis à jour le 25 avril 2006 à 18:06

Deux chercheurs maghrébins, le Tunisien Mohamed Talbi et l’Algérien Smaïl Goumeziane, ont saisi l’occasion du 600e anniversaire de la mort du grand Aberrrahmane Ibn Khaldoun pour enrichir sa bibliographie de deux petits volumes sur l’homme et son uvre, très denses, et dont nous rendrons compte.
De l’excellent Ibn Khaldoun, un génie maghrébin de Smaïl Goumeziane, je vous donne à lire ci-dessous un texte d’Ibn Khaldoun lui-même et dont vous apprécierez comme moi, je pense, l’étonnante modernité.
Ibn Khaldoun a vécu, réfléchi et écrit au XIVe siècle, il y a plus de six cents ans. Smaïl Goumeziane rappelle qu’il a été homme politique et savant, historien et économiste, précurseur génial des « philosophes des Lumières » qui, quatre siècles après lui, sortiront l’Europe et le monde de l’obscurantisme.
Lisez ce qu’il en dit et ce qu’il cite de lui.

Ibn Khaldoun parle des souverains – il les a observés de près – et de la manière dont ils exercent le pouvoir
« Ce sont les recettes fiscales seules qui enrichissent un souverain, écrit-il. Or elles ne peuvent s’accroître qu’en traitant convenablement et équitablement les contribuables. De la sorte, le peuple espère en l’avenir et il est encouragé à faire fructifier ses capitaux, ce qui ne peut qu’augmenter la rentrée des impôts dans les caisses du prince. »

Au début du règne, les revenus fiscaux se partagent plus ou moins équitablement entre le souverain, sa famille et les tribus alliées. Puis la monarchie se consolide et le souverain affermit son pouvoir. Progressivement, il réduit la part des recettes fiscales attribuées à ses partisans, au point de disposer de la quasi-totalité de ces recettes. « Sa richesse augmente. Son trésor se remplit. »

Enfin, vient le temps de la décadence. Les alliés qui avaient permis de fonder la dynastie disparaissent. Celle-ci s’affaiblit au moment où les dépenses augmentent et où les rivalités et les rébellions se multiplient. Le souverain a besoin de nouveaux partisans et soutiens. « Son argent va à ses alliés et à ses partisans, gens d’épée qui ont leur propre esprit de clan. Il dépense ses trésors et ses revenus en tentatives de restauration de sa puissance. »

Mais les recettes fiscales s’amenuisent. Alors le souverain multiplie les confiscations de biens et de propriétés tant au niveau des fermiers et des commerçants qu’à celui de ses partisans, ce qui accroît le sentiment d’injustice et de révolte.

« L’injustice ne peut être commise que par ceux qui échappent à la loi commune, ceux qui disposent de l’autorité et du pouvoir. » Ibn Khaldoun peut alors égrener la liste de ces injustices sociales : spéculer en matière foncière et commerciale ; prendre les biens d’autrui ou le faire travailler de force ; lui réclamer plus que son dû ou le soumettre à un impôt illégal ; ne pas respecter, de manière générale, les droits du peuple.

« S’il y a spoliation brutale, si des atteintes ouvertes sont apportées à la propriété privée, aux femmes, aux vies, aux personnes, à l’honneur des sujets, le résultat en sera la désintégration soudaine, la ruine, la rapide destruction de la dynastie, en raison des inévitables troubles suscités par l’injustice. »

« En réalité, la cause de tous ces abus, c’est le besoin d’argent que l’habitude du luxe entretient chez les gens au pouvoir [Or] la leçon de l’Histoire, c’est que l’injustice ruine la civilisation et, par suite, la dynastie. »

Ibn Khaldoun sait et dit comment bien gouverner. Dans le tome II de sa Muqaddima, il cite une lettre envoyée à un prince

« Dieu a été bon pour toi. Il t’a fait obligation d’être bon pour ceux de Ses Serviteurs dont Il a fait tes sujets. Tu dois être juste envers eux les défendre, protéger leurs familles et leurs femmes contre toute effusion de sang, leur donner la sécurité et leur permettre de vivre en paix »

« Que tes sentiments et tes ressentiments ne t’éloignent jamais de la justice Suis partout la modération. La modération fait appel à la bonne voie. Celle-ci conduit au succès et le succès au bonheur »

« Ne porte tes soupçons sur aucun de ceux que tu as chargé d’une tâche, avant d’être bien informé. Car c’est un crime que de soupçonner et de juger mal les innocents »

« Que la bonne opinion que tu auras de ton entourage et ta bienveillance envers tes sujets ne t’empêchent pas de faire des enquêtes, de bien étudier les problèmes, de t’occuper personnellement du travail de tes fonctionnaires et de défendre tes sujets en veillant à leur avantage et à leur intérêt »

« Si tu prends un engagement, tiens-le. Si tu as fait la promesse d’une faveur, remplis-la Garde-toi des mensonges. Méprise les menteurs et chasse les calomniateurs Aime les gens bons et droits Sois bienveillant envers les faibles »

« Ne sois pas avare L’avarice ruinerait, plus vite que n’importe quoi, tes projets d’amélioration du sort du peuple Si tu veux amasser des trésors, que ce soient ceux de la piété, de la crainte de Dieu, de la justice, de l’amélioration du sort de tes sujets, du développement de leurs terres, de l’administration de leurs affaires, de leur sécurité et du secours aux affligés. Tu dois savoir que les trésors accumulés ne fructifient pas, à moins d’être consacrés au bien-être du peuple, à lui assurer ses droits et à le préserver du besoin »
« Consulte fréquemment les juristes Prends les conseils des hommes pleins d’expérience et de sagesse »

« Contrôle les registres et les contrats militaires. Augmente les soldes. Donne à tes soldats des moyens d’existence suffisants, pour les tirer de la misère »

« Sache que les fonctions de juge tiennent une place incomparable aux yeux de Dieu Les décisions équitables, la justice au tribunal et en toute chose, tout cela contribue au bien-être des administrés. Car, de cette manière, on peut circuler en toute sécurité. Les opprimés sont enfin soulagés. Chacun rentre dans ses droits. Les vies humaines sont protégées. L’ordre est assuré »

« Abstiens-toi de toute corruption Applique les peines légales Traite le plaignant avec équité N’avantage aucun de tes sujets Sois humain envers tous tes administrés »

« Voyons maintenant l’impôt foncier, auquel sont soumis tes sujets. Dieu l’a institué pour renforcer et exalter l’islam, aider et protéger les musulmans Tu dois donc répartir équitablement cet impôt entre les contribuables. Pas de dispense pour les nobles, tes secrétaires, tes intimes ou ton entourage. Pas de charges excessives. N’impose personne exagérément. Traite tout le monde avec équité »

« Finis aujourd’hui ton travail quotidien et ne le remets pas à demain. Et fais-en une bonne partie toi-même »

« Occupe-toi personnellement des pauvres et des indigents, de ceux qui ne peuvent te faire part directement des injustices dont ils sont victimes, des humbles qui ne savent même pas qu’ils pourraient faire valoir leurs droits Pense encore aux victimes des accidents, à leurs veuves, à leurs orphelins. Donne-leur des pensions sur le Trésor Pensionne également les aveugles Fonde des hôpitaux pour les musulmans malades, avec des gardes pour s’occuper d’eux et des médecins pour les soigner »

« Aie des réunions fréquentes avec les docteurs de la loi : recherche leur avis et leur compagnie »

Selon Ibn Khaldoun, cette lettre eut un profond retentissement en son temps. Le calife Al Mamoun en entendit parler, se la fit lire et donna l’ordre d’envoyer des copies à tous ses gouverneurs de provinces, pour qu’elle leur serve de modèle de gouvernement. Ibn Khaldoun est du même avis : « Pour moi, je ne connais rien de mieux en son genre. »