Politique

Présidentielle en Tunisie : le congrès de Tahya Tounes, premier tour de chauffe pour Chahed ?

Le chef du gouvernement Youssef Chahed, s'exprimant lors du congrès constitutif de Tahya Tounes, mercredi 1er mai 2019. © Ons Abid pour JA.

Tahya Tounes a tenu mercredi 1er mai son congrès constitutif. Le chef du gouvernement Youssef Chahed y a donné un discours fleuve. Contre toute attente, il n’a pas clarifié sa position dans le parti ni dans la course aux élections, mais a souligné son appartenance symbolique à ce nouveau-né de la scène politique tunisienne. Reportage.

De la continuité et un peu de rupture. C’est en substance le résumé de ce congrès de Tahya Tounes. Très attendu, c’est dans ses habits de chef du gouvernement que Youssef Chahed est pour la première fois monté sur scène avec le parti. Il a clôturé ce congrès constitutif au bout de deux heures, après les allocutions liminaires du secrétaire général du parti, Selim Azzabi, du secrétaire d’État Chokri Belhassen, de Kamel Idir, président du congrès, ou encore de Mustapha Ben Ahmed, président de sa motion générale.


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Les gradins se dépeuplant au fur et à mesure que ces prises de parole s’enchaînaient, Chahed a fait face à un stade où dominaient les places vides. Pas de quoi le perturber : son discours a duré cinquante minutes. L’occasion de passer du « votre » au « notre » en parlant de Tahya Tounes, et de s’approprier, à demi-mot, les succès de l’ascension du mouvement. Depuis sa création fin janvier, ce dernier peut en effet se targuer d’avoir réuni déjà plus de 84 000 adhérents.

Un fils de la même « famille » politique

Si ses liens avec Tahya Tounes – qui depuis son lancement lui est inféodé – sont évidents (de la création du groupe Coalition nationale à l’Assemblée, à la montée en puissance de ses proches, jusqu’à son portrait qui orne les écrans du siège du parti), le chef du gouvernement n’apparaît pas encore dans ses structures et n’a pas non plus clarifié la position qui pourrait être la sienne dans le jeu électoral. Il a simplement conclu qu’il était le fils de la même « famille » politique. À son « continuez dans cette voie », une partie du public a rétorqué : « et toi avec nous ! »… sans susciter de sa part d’autre réaction qu’un signe de la main.

Grâce à vous, je ne suis plus seul, le gouvernement n’est plus seul, a-t-il assuré, après avoir dénoncé ce ‘système’ qui souhaiterait affaiblir le gouvernement

Il n’a pas même fait allusion à son appartenance au parti Nidaa Tounes, qui a récemment levé le gel de son adhésion et dont il est, par la force des choses, toujours membre. « Ce n’est pas la présence de Chahed qui compte. Sans nous, le parti n’est rien », ont toutefois nuancé des militants venus des régions déshéritées de l’intérieur du pays. 

« Tahya ne m’a jamais demandé quelque chose d’illégal », a tenu à préciser Youssef Chahed, faisant allusion à ceux qui lui reprochent d’utiliser les moyens de l’État pour bâtir ce projet – des spectateurs venus assister à ce congrès montraient pourtant fièrement leurs selfies avec des ministres à l’occasion de déplacements en région. Réfutant les accusations, il s’en est tiré par une pirouette : « Au contraire, c’est le gouvernement qui a bénéficié du parti ». « Grâce à vous, je ne suis plus seul, le gouvernement n’est plus seul », a-t-il ainsi assuré, après avoir dénoncé un « système » qui souhaiterait affaiblir son équipe gouvernementale en lui ôtant son soutien politique, et tenant ses « coups bas » pour responsables des frustrations de son mandat.

Appel du pied aux électeurs de Nidaa et à BCE

Ce congrès sonnait donc avant tout comme un bilan d’étape, mais aussi comme un moyen de régler certains comptes avec le reste de la classe politique. Au passage, Youssef Chahed a paru donner une laborieuse leçon d’histoire, pour prouver, s’il le fallait encore, qu’il s’appuie sur les racines du « mouvement national ». Le message est clair : Tahya soutient un État fort mais démocratique. Un travail d’équilibriste aux vues de la marche actuelle du monde, mais surtout des soubresauts de la classe politique tunisienne depuis 2011 et des décennies d’autoritarisme.

Visant en grande partie l’électorat de Nidaa, le secrétaire général de Tahya, Selim Azzabi, a donné des gages aux fonctionnaires, rouages d’une puissante administration sur laquelle s’est appuyé le pouvoir avant la révolution. Au risque de réveiller le spectre d’un État profond, il les a rassurés, évoquant la loi d’amnistie et de réconciliation et appelant à leur protection.


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Le nom de Bourguiba répété en boucle, l’évocation des droits des femmes, la lutte contre le chaos… autant d’ingrédients qui pouvaient faire penser aux recettes rhétoriques de Nidaa Tounes, dont bon nombre de cadres de Tahya sont issus. Les messages de réconciliation à l’adresse du chef de l’État et fondateur de Nidaa, Beji Caïd Essebsi (BCE), ont eux aussi été multipliés. « Travailler avec lui est un honneur », a assuré le chef du gouvernement. Mustapha Ben Ahmed a salué « celui qui a ouvert la voie », tandis que Selim Azzabi lui a renouvelé son « respect ».

« On nous a accusés de coup d’État contre Beji Caïd Essebsi, c’est honteux », a lâché le secrétaire général de Tahya. En rendant hommage au président, les responsables de la formation tentent-ils de s’accaparer ses derniers soutiens ? Sans être directement dirigés vers Nidaa, les tacles implicites n’ont pas manqué, du slogan « une nouvelle génération de politique » à la critique du délitement interne qu’a connu son prédécesseur avec ses guerres « byzantines ». Le nouveau parti promet de mieux faire.

Un parterre de personnalités politiques ont assisté au meeting (de g. à dr.) : Mustapha Ben Jafaar, Mohamed Ennaceur, Samir Majoul, Salma Baccar ou encore Samir Bettaïeb. © Ons Abid pour JA

« Ni Bana ni Mao »

En attendant ses résultats à l’épreuve du pouvoir, Tahya a déjà pu afficher ce mercredi un parterre de soutiens, où se distinguaient des invités et quelques prises de marque. Ainsi, la présence au premier rang de Mohamed Ennaceur, président de l’Assemblée et nidaiste, a ainsi été remarquée. Autres visages connus : ceux de l’ancien Premier ministre de Ben Ali Hédi Baccouche, de l’ex-ministre de la Défense du gouvernement Chahed Farhat Horchani, de l’ancien président de l’Assemblée constituante Mustapha Ben Jaafar, ou encore de Samir Majoul, président de l’Utica (patronat).

Voilà pour la continuité. La rupture, ce seront des réformes, celles entamées et celles promises, et le leitmotiv du chef du gouvernement : la lutte contre la corruption. Une rupture également sur la forme, nourrie par le vent de rajeunissement que veut faire souffler Tahya Tounes depuis ses débuts. Un site Internet fourni et des structures étudiantes devraient en être les premières matérialisations.

Autre inconnue : comment les deux alliés que sont Chahed et Azzabi se répartiront-ils les rôles ?

Une rupture enfin contre ceux qui « sont venus parler de charia et de califat » et contre l’extrémisme, selon les mots de Youssef Chahed. « Ni Bana [du nom du fondateur des Frères musulmans égyptiens], ni Mao », a lancé le chef du gouvernement. On peut y lire la promesse de se défaire du parti à référentiel islamiste Ennahdha – qui l’a pourtant durablement soutenu. Mais ce dernier reste un acteur incontournable des prochaines élections et devrait peser à l’Assemblée. Les tractations pour l’équilibre des pouvoirs auront-elles, une fois de plus, raison des grands discours ?

Autre inconnue : comment les deux alliés que sont Chahed et Azzabi se répartiront-ils les rôles ? Cette fois, le second était mis en avant dans le montage vidéo projeté au début du congrès, mais des questions commencent à se poser. Mustafa Ben Ahmed l’a ainsi félicité pour son poste de secrétaire général « en attendant que le chef du gouvernement ne rejoigne Tahya ». Si ce moment arrive, Azzabi restera-t-il l’« ingénieur » du parti ou souhaitera-t-il plus de lumière ? Une chose est sûre, il est trop tôt pour que Chahed n’abatte ses cartes et se positionne dans la course aux élections. Les tractations encore en cours entre les partis, ainsi que les soutiens à venir en dehors des rangs politiques, pourront encore peser.

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