Politique

La passion dévorante des Marocains pour les biographies politiques

La librairie des Colonnes, à Tanger (image d’illustration).

La librairie des Colonnes, à Tanger (image d’illustration). © Hicham Gardaf pour JA

Le récent succès de la biographie d'Abdallah Ibrahim illustre l’appétence du public marocain pour l’histoire et les grandes figures politiques. D'Aherdane Youssoufi à Bensaïd Aït Idder, le récit des parcours de ces figures mythiques éclaire aussi d'un jour nouveau certaines périodes qu'a connues le Maroc contemporain.

« Le plus étonnant, avec ce livre, ce sont les très nombreuses ventes dans des petites villes. On en envoie des centaines à Béni Mellal par exemple. » Abdelkader Retnani, patron de la maison d’édition « La Croisée des chemins », se félicite du succès de l’ouvrage Abdallah Ibrahim, l’histoire des rendez-vous manqués, la biographie signée par la célèbre auteure Zakya Daoud. 2 000 copies du livre – en français – ont été réimprimées, après une première sortie de 1 500 exemplaires en février. Une belle réussite dans un secteur qui peine bien souvent.


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Militant nationaliste, compagnon de route de figures de premier plan de l’histoire contemporaine, notamment de Mehdi Ben Barka, Abdallah Ibrahim est moins connu du grand public. Son parcours est pourtant riche. Nommé à la tête du gouvernement en 1960, épaulé par le socialiste Abderrahim Bouabid, il s’emploie à créer une Sécurité sociale, à fermer les bases militaires américaines sur le territoire américain, instaure un salaire minimum et engage des négociations avec l’Espagne pour récupérer le Sahara.

Si le parcours d’Ibrahim passionne, c’est, aussi, que son audace au gouvernement a constitué une parenthèse vite fermée par le « coup d’État blanc » en 1960 [nom donné au renvoi du gouvernement Ibrahim et à la prise de direction de roi Mohammed V et du prince héritier Moulay Hassan, futur Hassan II]. Une séquence qui reste forcément dans l’ombre de l’histoire officielle, et ne demande qu’à être redécouverte.

L’idole Bensaïd Aït Idder

D’Abdallah Ibrahim, il en est aussi question dans les Mémoires de Mohamed Bensaïd Aït Idder, publiés en décembre 2018, en arabe. Hakada takallama Mohamed Bensaïd (« Ainsi parlait Mohamed Bensaïd ») a été édité du vivant de l’auteur, âgé alors de plus de 90 ans. Ancien cadre de la région sud de l’Armée de libération nationale, Bensaïd Aït Idder fait encore parfois la Une des magazines, livrant sa vision sur des sujets qu’il connaît bien : les années de plomb, l’idéologie du mouvement indépendantiste ou encore le face-à-face entre le mouvement national et le Trône.

Les éditeurs de cet ouvrage, qui animent un « Centre de recherche Mohamed Bensaïd Ait Idder », espèrent qu’ils toucheront un public jeune. Militants proches de la gauche, ils veulent souligner la permanence de l’engagement d’Aït Idder : en 2011, en plein Mouvement du 20 Février, le vieux sage, reconnaissable à sa toque de militant nationaliste qu’il ne quitte jamais, était porté en triomphe dans les rues par des manifestants. Les parcours des grands hommes sont, pour les militants politiques marocains, des moyens d’illustrer leur combat : la Fondation Bouabid a publié en 2018 les « témoignages » du leader social-démocrate resté toute sa vie défiant à l’égard du Palais.

La biographie, ça marche vraiment, car cela incarne l’histoire. C’est un bon argument de vente

Aït Idder avait déjà publié des recueils de documents sur la lutte de libération nationale. Les étals des kiosques ou de bouquinistes proposent déjà de nombreux titres, le plus souvent en arabe, sur cette période troublée. Mais, avec leurs allures de thèses universitaires ou leurs titres austères, tous ne rencontrent pas un important succès. « La biographie, ça marche vraiment, car cela incarne l’histoire. C’est un bon argument de vente », confie un libraire casablancais.

Ici, pas de spécificité marocaine : le style est à la mode dans le monde entier depuis une vingtaine d’année maintenant. Les Mémoires ont même un avantage : avec leur goût de secret dévoilé, elles promettent souvent des « révélations » au lecteur. De quoi attirer, dans un pays dont l’histoire récente recèle encore beaucoup de non-dits.

Le mythe Ben Barka mis à mal

La disparition de Mehdi Ben Barka, premier opposant à Hassan II et militant anti-impérialiste, en est un parfait exemple. Les zones d’ombre sur le personnage et sur l’affaire qui porte son nom s’éclaircissent un peu plus à chaque parution, comme celle de Hassan II – De Gaulle – Ben Barka : Ce que je sais d’eux, de l’avocat français – né à Meknès – Maurice Buttin. Paru en 2015, le livre connût un franc succès au Maroc.


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Quand il publie en deux tomes ses Mémoires en 2014, Mahjoubi Aherdane, figure historique du Mouvement populaire, un parti puissant dans les régions rurales et amazighophones, ne tarde pas à susciter des parutions multiples dans la presse. Ce vieux conservateur, rival de la gauche marocaine, vient ajouter quelques nuances au portrait immaculé du martyr Ben Barka que dressent parfois les héritiers idéologique de ce dernier.

L’Alternance et le Sahara

Abderrahmane Youssoufi, lui, n’a fait que peu de révélations sur le leader disparu de la gauche marocaine. En revanche, l’ancien Premier ministre de Hassan II, en sortant de son fameux vœu de silence en publiant ses Mémoires en 2018, a attiré les regards des journalistes. Il incarne en effet à lui seul la période dite « d’Alternance » dans les années 1990, durant laquelle, pour la première fois, les partis de l’opposition ont été invités à participer à la gestion des affaires publiques.

Un autre leader socialiste, Mohamed El Yazghi, ancien ministre, a même été invité à la télévision, sur 2M, pour présenter Confessions à propos du Sahara, paru en 2018. Cet acteur politique de premier plan y pointe ce qu’il qualifie d’« erreurs » de l’ancien roi Hassan II dans la gestion de la cause nationale. Un sujet très sensible, mais qui passionne. Le livre, disponible en arabe, en français et en espagnol, a vite rencontré un important succès.

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