Diplomatie

[Tribune] Qatar-France : entre diplomatie des affaires et financements douteux

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Économiste spécialiste du monde arabe, consultant en économie politique et en relations internationales.

L'émir du Qatar Tamim Ben Hamad Al Thani, le 3 août 2015, à Doha. © Brendan Smialowski/AP/SIPA

Le Qatar a marqué l’opinion publique française depuis plusieurs décennies par sa présence dans le pays et sa volonté d’influence sur la scène politique et économique, suscitant un débat permanent sur sa stratégie, ses investissements et ses vocations islamiques.

Les investissements en France du petit émirat gazier dépassent 30 milliards d’euros, répartis dans différents secteurs d’activité : le tourisme et l’hôtellerie, l’immobilier, l’aéronautique, les médias, la construction et les infrastructures. Des participations aux capitaux des groupes français, comme Accor, Lagardère, Total, Veolia, Vinci, LVMH et Le Printemps, ont également été enregistrées.

La politique d’investissement du Qatar a aussi été marquée par l’achat de grands hôtels et palaces comme Peninsula, La Fermière de Cannes, Le Royal Monceau, InterContinental, Concorde Lafayette, et l’hôtel du Louvre à Paris, ainsi que le Martinez et le Carlton à Cannes et le Palais de la Méditerranée à Nice. Dans le même temps, Doha a renforcé son soft power en France par l’achat du club de football du Paris Saint-Germain (PSG) et le dynamisme de la chaîne de télévision BeIN Sports.


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Dans ce contexte, la France est devenu le deuxième partenaire commercial du Qatar, avec un total des exportations de 10 milliards de dollars. Des entreprises françaises sont impliquées dans des projets liés à l’organisation de la Coupe du monde de football 2022, notamment dans le BTP, l’électricité et le transport – comme le projet Métro Doha, qui sera réalisé par un consortium entre RATP et Keolis, pour un montant de 3 milliards d’euros. Au cours des cinq dernières années, le micro-État a aussi signé des contrats d’armement de 20 milliards d’euros avec la France.

« Beaucoup de complaisance sous Sarkozy »

Les investissements qataris agitent la classe politique française car ils bénéficient de certains avantages fiscaux en France. Le Qatar est ainsi exonéré d’impôt sur les plus-values immobilières, en vertu d’une convention fiscale conclue en 2008. En avril 2017, Emmanuel Macron, alors candidat à la présidentielle, avait assuré qu’il comptait « mettre fin aux accords qui favorisent en France le Qatar ». « Je pense qu’il y a eu beaucoup de complaisance, durant le quinquennat de Nicolas Sarkozy en particulier», avait-il déclaré sur le plateau de BFMTV.

Bruno Le Maire a remis le cadeau au Mobilier national, estimant que le garder serait se mettre sous influence d’un État étranger

L’image du Qatar est entachée de soupçons de corruption et de lobbying politique en France. Plusieurs affaires ont été révélées par les médias, notamment celle de Bruno Le Maire, l’actuel ministre de l’Économie, qui a reçu une montre de luxe d’une valeur de 85 000 euros. L’intéressé a confirmé qu’il avait remis le cadeau au Mobilier national, estimant qu’il était « impossible de garder une montre d’une telle valeur, parce que ce serait se mettre sous influence d’un État étranger ».

Alliance avec l’Italie en Libye

Dans un autre registre, Doha est accusée de financer le terrorisme. Wikileaks a publié depuis quelques années d’une note diplomatique américaine qualifiant le Qatar de « pire pays dans la région » en termes de coopération avec Washington pour tarir le financement des groupes extrémistes. En Europe, et particulièrement en France, plusieurs travaux d’investigation ont lié l’argent du Qatar et le financement des mouvements islamiques. Qatar Papers : Comment l’émirat finance l’islam de France et d’Europe, un livre récemment écrit par deux journalistes, Christian Chesnot et Georges Malbrunot, affirme que le Qatar a financé 140 mosquées et centres islamiques en Europe, pour un montant de 71 millions d’euros.

Le 5 juin 2017, l’Arabie saoudite, les Émirats arabes unis, Bahreïn et l’Égypte ont annoncé la rupture de leurs relations diplomatiques avec le Qatar. Ces pays ont accusé Doha de financement du terrorisme, de soutien aux Frères musulmans dans le monde arabe, et plus largement de renforcer l’insécurité au Moyen-orient.


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En Libye, des combats opposent depuis début avril les forces du maréchal Khalifa Haftar à celles de Fayez al-Sarraj, soutenues par le Qatar et l’Italie – qui a gardé des liens forts avec la Tripolitaine depuis la colonisation, et grâce au commerce du pétrole entre les compagnies nationales des deux pays. Sur le dossier libyen, Doha s’est ainsi allié avec Rome aux dépens de la France, en signant un contrat d’armement portant sur l’acquisition de navires de guerre avec l’Italie, pour une valeur de 5 milliards d’euros. La contrepartie de cette alliance a été l’acquisition de 49 % des parts de la compagnie aérienne italienne « Air Italy ». L’émirat s’intéresse par ailleurs au rachat du club de football l’AS Roma, qui souffre de plusieurs difficultés financières.

En somme, investissements tous azimuts, corruption, lobbying politique, propagande médiatique, soutien des mouvements islamiques et financement présumé des terroristes sont autant de déviances qui caractérisent l’autre face du Qatar, devenant un dilemme français.

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