Justice

Algérie : la rue mitigée face aux poursuites et limogeages des cadres de l’ère Bouteflika

Abdelghani Hamel , l'ancien chef de la police limogé en juin 2018, a comparu lundi 29 avril devant le tribunal de Tipaza. © Samir Sid/J.A

Le chef de l’État intérimaire Abdelkader Bensalah a procédé ces derniers jours à un nombre inédit de limogeages de hauts responsables considérés comme un encombrant héritage du règne du président sortant Abdelaziz Bouteflika, tandis que la justice s’est saisie de plusieurs affaires de corruption. Une opération « mains propres » qui peine à convaincre.

Lundi matin 29 avril, une foule nombreuse scandant des slogans anticorruption est venue manifester devant le tribunal de Tipaza. C’est devant le juge d’instruction de cette ville côtière située à quelque 70 kilomètres à l’ouest de la capitale que devait comparaître l’ancien Directeur général de la sûreté nationale (DGSN), Abdelghani Hamel, dans le cadre d’une enquête en cours sur des activités illégales, trafic d’influence et dilapidation de foncier.


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L’ex-premier policier d’Algérie est arrivé vers 10h, escorté par la brigade de recherche et d’intervention de la police judiciaire. À l’issue de plus de deux heures d’audition, aucune accusation officielle ne lui a été notifiée, selon l’agence de presse APS. Abdelghani Hamel est reparti libre, en attendant une nouvelle convocation devant la justice.

Quelle juridiction compétente ?

Dans la même journée, le procureur de la République près le tribunal de Sidi M’Hamed à Alger a entendu le ministre des Finances et l’ancien gouverneur de la Banque d’Algérie Mohamed Loukal, cinq heures durant, sur des dossiers de dilapidation de deniers publics. L’ex-Premier ministre et Secrétaire général du Rassemblement national démocratique (RND) Ahmed Ouyahia devra également comparaître mardi devant la même instance judiciaire.

À moins qu’Ouyahia et Loukal soient convoqués devant ce tribunal en tant que témoins, ils devraient être déférés devant la Cour suprême au cas où leur responsabilité est engagée

Cette juridiction ne semble pourtant pas compétente pour traiter des affaires en lien avec de hauts fonctionnaires de l’État, encore en poste ou pas. L’article 573 du Code de procédure pénale explicite en effet que le procureur de la République saisi de l’affaire transmet le dossier, par voie hiérarchique, au procureur général de la Cour suprême, qui désigne à son tour un membre de cette institution afin d’ouvrir une information judiciaire. « À moins qu’Ouyahia et Loukal soient convoqués devant ce tribunal en tant que témoins, ils devraient être déférés devant la Cour suprême au cas où leur responsabilité est engagée », explique une source judiciaire à Jeune Afrique.

Des arrestations ont touché par ailleurs des hommes d’affaires, comme l’ex-président du Forum des chefs d’entreprises (FCE) Ali Haddad et les frères Kouninef, réputés proches de la famille Bouteflika. Des actions suivies par des demandes du ministère de la Justice de lever l’immunité parlementaire de deux anciens ministres de la Solidarité nationale, Djamel Ould Abbès et Saïd Barkat, toujours sénateurs membres du tiers présidentiel. Mercredi 24 avril, la Cour suprême a également indiqué dans un communiqué de presse l’ouverture de deux procédures judiciaires concernant l’ancien ministre de l’Énergie Chakib Khelil.

L'ancien ministre de l'Énergie algérien, Chakib Khelil. © Hans Punz/AP/SIPA

Limogeages de Melzi et Ould Kaddour

Parallèlement à ces poursuites, le chef de l’État par intérim a révoqué jeudi Hamid Melzi, PDG de la Société d’investissement hôtelière (SIH). Créée en 1997, cette dernière gère onze projets de construction et rénovation d’hôtel de luxe, parcs d’attraction et centres commerciaux, à l’instar du nouvel hôtel Hyatt Regency de l’aéroport d’Alger, ou encore la rénovation du Parc zoologique et de loisirs de Ben Aknoun, pour un investissement de 59 milliards de dinars (442 millions d’euros).

L’homme a par ailleurs été directeur, durant plus de vingt ans, des résidences d’État du Club des pins et de Moretti, situées sur la côte ouest d’Alger. Deux zones sécuritaires considérées comme le centre névralgique du pouvoir. Il est reproché à Melzi d’avoir profité de sa longue proximité avec les centres de décision pour s’enrichir, lui et sa famille. Selon nos sources, l’intéressé fera incessamment sous peu l’objet d’investigations judiciaires.


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Simultanément, un autre limogeage a défrayé la chronique : celui d’Abdelmounen Ould Kaddour, PDG de Sonatrach – la société pétrolière nationale, qui assure le financement de 98 % des besoins du pays en importation. Son départ était pressenti depuis plusieurs semaines, au regard de sa proximité avec le clan Bouteflika.

Le 26 novembre 2007, Ould Kaddour, qui dirigeait encore l’entreprise Brown & Root Condor – une joint-venture entre l’Algérie et l’Américain KBR, filiale de Haliburton – était jugé par le tribunal militaire de Blida pour divulgation d’un document classé secret-défense. Condamné à trente mois de prison ferme, ce n’est que dix ans plus tard qu’il avait marqué un fracassant retour sur la scène publique, avec sa nomination en mars 2017 à la tête de Sonatrach.

Une justice « revancharde » ?

Quelques jours plus tôt, c’était au tour du PDG des douanes, Farouk Bahamid, d’être remplacé par Mohamed Ouaret, qui occupait auparavant le poste de sous-directeur des facilitations douanières. Et la liste des mis en cause est encore longue, comprenant même le wali d’Alger, Abdelkader Zoukh, auquel une fin de fonction a été notifiée jeudi dernier après avoir été pourchassé par la population suite à la mort de six personnes dans l’effondrement d’un immeuble de la Casbah.

Au lieu de rassurer l’opinion publique, cette série de limogeages et de procédures judiciaires a soulevé au contraire bien des interrogations quant à l’indépendance de la justice, accusée d’obéir à des injonctions du commandement de l’armée nationale. S’exprimant à partir d’Oran, le vice-ministre de la défense Ahmed Gaïd Salah avait en effet annoncé ces mesures dès le 10 avril, soutenant que les poursuites judiciaires s’étendront à tous les dossiers précédents comme l’affaire Khalifa, Sonatrach, ou celle relative à la saisie de 701 kilogrammes de cocaïne dans le port d’Oran, le 29 mai dernier.

Si une réelle volonté de lutter contre la corruption existe, elle doit commencer par les membres de la mafia politico-financière qui a tenu toute l’Algérie sous son contrôle

L’avocat et militant des droits de l’homme Mustapha Bouchachi estime toutefois que la priorité demeure le départ du système. « Je suis pour les poursuites judiciaires à l’encontre de ceux qui ont dilapidé les richesses du pays, mais contre une justice revancharde. On doit pour le moment simplement prendre des décisions pour éviter la fuite vers l’extérieur des richesses du peuple. »

On retrouve le même scepticisme chez l’avocat Mokrane Aït Larbi, pour qui « derrière chaque homme d’affaires corrompu de cache une dizaine de responsable au sommet de l’État. Si une réelle volonté de lutter contre la corruption existe, elle doit commencer par les membres de la mafia politico-financière qui a tenu toute l’Algérie sous son contrôle, y compris la présidence de la République », soutient-il.

Abdelmoumen Ould Kaddour, ex-patron de Sonatrach. © Saad pour Jeune Afrique

« Une tentative de diversion »

Le président de l’Union démocratique et sociale, Karim Tabbou, assimile ces changements à la tête des grandes entreprises et institutions de l’État à une « tentative de diversion de la part du pouvoir » et à « des opérations de règlements de comptes » qui visent à faire oublier l’essentiel des revendications du peuple, à savoir le changement radical et le départ de tout le système.

L’autre élément clivant est le statut contesté d’Abdelkader Bensalah qui rend ce dernier, selon certains politiques, inéligible à prendre de telles décisions. Pour le président du Mouvement pour la société et la paix (MSP), l’islamiste Abderrazak Makri, « l’installation de Bensalah en qualité de chef de l’État pose elle-même problème, puisqu’elle s’est faite contre la volonté du peuple ». Le président du Rassemblement pour la culture et la démocratie (RCD), Mohcine Belabass, compare cette installation à un « troisième coup d’État contre la volonté populaire ».


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Les manifestants en premier lieu ne semblent pas croire en la sincérité et la justesse de cette lutte contre la corruption enclenchée avant le changement qu’ils réclament. Les slogans entendus dans la rue le 26 avril ont ainsi estimé qu’il s’agit d’une guerre de clans qui épargne la famille Bouteflika.

Le rôle que donne l’impression de jouer le vice-ministre de la défense Ahmed Gaïd Salah est aussi réfuté. Suffisamment pour qu’à la veille du dixième vendredi de manifestation, l’état-major de l’armée et le parquet général près la cour d’Alger publient simultanément des communiqués pour démentir toute injonction dans le traitement des dossiers en cours et réaffirmer l’indépendance de la justice.

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