Politique économique

Jihad Azour (FMI) : « Le prochain gouvernement algérien aura un agenda important de réformes pour diversifier l’économie »

Jihad Azour, directeur du Département Moyen-Orient, Afrique du nord et Asie centrale au Fonds monétaire international (FMI), le 1er mai 2018 à Dubaï. © Kamran Jebreili/AP/SIPA

Selon Jihad Azour, directeur du département Moyen-Orient, Afrique du Nord et Asie centrale au Fonds monétaire international (FMI), c’est l’incertitude qui domine sur la croissance des pays du Maghreb et du Moyen-Orient.

Le FMI publie ce 29 avril ses perspectives économiques pour l’Afrique du Nord, le Moyen-Orient, et l’Asie centrale, Jeune Afrique a rencontré Jihad Azour, qui pilote le département chargé de cette étude.

Jeune Afrique : Le FMI est-il pessimiste pour l’Afrique du Nord et le Moyen-Orient ?

Jihad Azour : Non, mais leurs perspectives sont à l’image de l’économie mondiale. Quatre forces y sont à l’œuvre : le ralentissement à 3,3 % de la croissance mondiale avec les incertitudes qui pèsent sur l’Union européenne et la montée des tensions avec la Chine ; le ralentissement du commerce ; la volatilité du prix du pétrole passé de 80 dollars le baril en octobre 2018 à 50 dollars à la fin de l’année pour remonter à 74 dollars aujourd’hui ; et enfin la situation des marchés financiers plus favorables aux emprunts des pays émergents sous l’effet de la politique monétaire américaine.

Quelles conséquences pour la zone ?

Les pays exportateurs de pétrole connaîtront un léger ralentissement, à l’instar du Pakistan. Là encore, il faut distinguer entre les pays du Conseil de coopération du Golfe qui devraient connaître une stabilité de leur croissance grâce à leur secteur non pétrolier, et les autres, comme l’Algérie, qui est très dépendante des prix du pétrole et qui connaît beaucoup de manifestations, l’Iran, affecté par les sanctions américaines et qui va connaître une récession de 6 % ou encore la Libye, en proie aux affrontements.

Et les pays importateurs de pétrole ?

On constate une grande diversité entre l’Égypte et la Mauritanie, qui progressent au rythme de 5 % à 6 % de croissance par an, et l’Algérie, le Liban ou la Jordanie, pour lesquels les taux demeurent à 2 %.

Les troubles ne sont-ils pas en train de prendre de l’ampleur ?

Effectivement, nous constatons une augmentation des tensions sociales, par exemple en Algérie et au Soudan. Ce phénomène est corrélé avec le niveau de chômage élevé dont souffrent ces pays.

Si l’on détaille la situation des pays d’Afrique du Nord, on voit que l’Algérie a enregistré une croissance de 2,1 % en 2018, qu’elle peut espérer 2,3 % en 2019 mais qu’elle retomberait à 1,8 % en 2020. Pourquoi ce phénomène de yoyo ?

La croissance algérienne est trop tributaire du prix des hydrocarbures [NDLR ceux-ci représentent 60 % des recettes budgétaires et 95 % des exportations algériennes]. La remontée de 2019 est due à une augmentation de la dépense publique financée par voie monétaire, ce qui stimule la consommation. Mais nos prévisions ont été faites avant les bouleversements politiques qui traduisent les aspirations de la population et surtout de la jeunesse à une amélioration de leurs conditions de vie.

2020 devra être l’année du retour à une gestion budgétaire plus rigoureuse, car il est important que l’Algérie préserve sa stabilité économique durant sa transition politique. Il lui faut désormais éviter de monétiser ses déficits. Le prochain gouvernement algérien aura un agenda important de réformes à réaliser pour diversifier l’économie en dehors des hydrocarbures et contribuer ainsi à créer un grand nombre d’emplois pour les jeunes dans les autres secteurs où elle dispose de grandes opportunités.


>>> À LIRE – Algérie : « Une transition politique douce peut se traduire par une transition économique forte »


Le Maroc est-il sur la bonne voie, comme semblent le montrer des taux de croissance de 3,1 % en 2018), 3,2 % pour 2019 et 3,8 % pour 2020 ?

Il a réalisé un certain nombre de réformes qui ont payé grâce à une politique macro-économique intelligente. Le niveau satisfaisant de sa croissance n’a pas été assuré par l’agriculture, mais par l’industrie.

La Tunisie peut-elle espérer suivre le même chemin ?

La croissance y a repris, notamment grâce au regain du tourisme qui a amélioré les recettes en devises. Mais l’endettement du pays demeure élevé. Il lui reste aussi à contrôler son inflation et à réduire le poids de sa dépense publique. La situation de ses finances publiques nécessite encore une série de réformes.


>>> À LIRE – Tunisie : le casse-tête de la dette


La Mauritanie se remet-elle de la chute du prix de son minerai de fer, comme en témoigne une croissance qui a doublé en deux ans, de 3 % en 2018 à 6,4 % en 2019 ?

Elle est repartie grâce à l’investissement public et grâce à une politique macro-économique qui porte ses fruits. Les perspectives de son champ gazier avec le Sénégal lui ouvrent un potentiel important. Son endettement demeure élevé.

L’Égypte semble être le champion régional avec une accélération de 5,3 % en 2018 à 5,5 % en 2019 et des perspectives à 5,9 % pour 2020…

Voilà deux ans et demi qu’elle a mis en place un programme de réformes ambitieux qui a ramené le taux d’inflation de 32 % à 14 % et celui du chômage de 10 % à 8,9 %. C’est un pas dans la bonne direction. Si elle veut faire une place à plus de 700 000 jeunes qui arrivent chaque année sur le marché du travail, il lui faut poursuivre le chantier des réformes pour améliorer son climat des affaires, développer ses infrastructures et faire une meilleure place au secteur privé.

Et pour la Libye, à quoi peut-on s’attendre ?

Il lui faudrait réduire les subventions et les dépenses inutiles, stabiliser son taux de change en réalignant le taux officiel avec les taux officieux. Mais son problème est essentiellement sécuritaire.

Newsletter :
déjà 250 000 inscrits !

Recevez chaque jour par email,
les actus Jeune Afrique à ne pas manquer !

Fermer

Je me connecte