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Cet article est issu du dossier «Élections en Afrique du Sud : l'ANC, un favori controversé en perte de vitesse»

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Elections

Afrique du Sud : « Le problème de l’ANC, c’est surtout la politique économique »

Cyril Ramaphosa à Bruxelles le 15 novembre 2018. © Francisco Seco/AP/SIPA

Vingt-cinq ans après les premières élections multiraciales en Afrique du Sud, le paysage politique du pays reste dominé par l'ANC. Donné favori aux élections générales du 8 mai prochain, le parti historique de la lutte contre l’apartheid devra néanmoins convaincre sur sa politique économique, un défi loin d'être gagné selon Thierry Vircoulon, spécialiste de l’Afrique australe.

Ébranlé par des scandales de corruption et menacé par les partis d’opposition qui lui subtilisent des voix à chaque élection, le Congrès national africain (ANC) n’en demeure pas moins toujours omniprésent dans le pays. À sa tête depuis décembre 2017, Cyril Ramaphosa, chef de l’État depuis la démission de Jacob Zuma en février 2018, est le grand favori des élections générales du 8 mai.

Ancien protégé de Nelson Mandela, c’est lui qui avait mené avec le pouvoir blanc les négociations portant sur la fin de l’apartheid. Alors que le pays vient de célébrer le quart de siècle de l’élection du premier président noir du pays, quelle voie s’ouvre à l’ANC pour honorer ses promesses d’alors ?

Chercheur associé à Institut français des relations internationales (IFRI), spécialiste de l’Afrique australe, Thierry Vircoulon revient pour Jeune Afrique sur les défis d’un parti qui oscille entre héritage historique et défis futur.

Jeune Afrique : Vingt-cinq ans après l’élection de Nelson Mandela, l’Afrique du Sud est l’un des pays les plus inégalitaires du monde, avec un taux de chômage endémique qui touche plus de 27% de la population. Depuis 1994, quelles ont été les grandes avancées sociales en Afrique du Sud ?

Thierry Vircoulon : Des efforts ont été faits pour atteindre l’égalité des chances. Si vous prenez les chiffres de l’éducation, vous voyez qu’ils ont été largement transformés depuis l’époque de l’apartheid, avec une scolarisation massive de la population noire et un meilleur accès à l’université, ce qui n’était pas le cas avant [le taux de scolarisation était de 90% environ pour la période allant de 2008 à 2012, selon l’Unicef, ndlr]. On peut également noter une extension considérable du système d’assistance sociale qui n’a rien à voir avec ce qui se passait avant 1994.

Mais le problème de l’ANC, c’est surtout la politique économique. Il faut que le parti parvienne à résorber le chômage. C’est un vieux sujet dans le pays, auquel l’État ne semble pas pouvoir trouver de réponses.

L’ANC ne se résume pas à Nelson Mandela

Le parti voit-il disparaître cet “effet Mandela” dont il a bénéficié pendant des années ?

C’est un parti qui se revendique surtout d’avoir mis fin à l’apartheid. Nelson Mandela était la figure politique de la lutte anti-apartheid, mais l’ANC ne se résume pas pour autant à Nelson Mandela. Pour les jeunes, ceux qui n’ont pas connu cette époque-là, les choses sont différentes : l’apartheid, ce n’est pas leur problème.

En décembre 2017, Cyril Ramaphosa se fait élire de justesse à la tête de l’ANC face à Nkosazana Dlamini-Zuma. Il promet alors notamment de “nettoyer” le parti et d’en finir avec la corruption. Où en est cette promesse aujourd’hui ?

Depuis qu’il est à la tête de l’État, trois ou quatre commissions ont été créées pour examiner ce qui s’est passé durant la présidence de Jacob Zuma. Ces commissions doivent remettre des rapports sur la base desquels des poursuites pourraient être engagées, en particulier contre Jacob Zuma. Mais il ne faut pas s’attendre à un grand nettoyage dans le parti, se serait trop déstabilisant pour Cyril Ramaphosa. Sa faction est toujours présente, et assez puissante au sein de l’ANC.


>>> À LIRE – Afrique du Sud : Ramaphosa, un président pressé de tourner la page Zuma


Le président Ramaphosa souhaite amender la Constitution pour y inscrire le principe d’expropriation des fermiers sans compensation. Cette mesure, majoritairement saluée parmi les Sud-africains noirs, pourrait-elle mener à plus d’équité dans le pays ?

La question foncière est très compliquée. On la réduit souvent à un discours du type : “les Blancs ont des terres, les Noirs n’en ont pas”. C’est évidemment faux. Lorsque l’on regarde les terres agricoles, on se rend compte que 10% des terres agricoles appartiennent à l’État et 35% à des privés. Quand on dit qu’il y a une inégalité foncière, on parle de ces 35% de propriétés privées. Dans cette catégorie-là, 75 % des propriétaires sont des Blancs. On ne peut pas parler d’une inégalité générale de la propriété.

Quelles terres veut-on exproprier ? Ce n’est pas encore précisé par le pouvoir

Il n’en reste pas moins que la majorité de ces terres appartiennent à des fermiers blancs.

Bien sûr, les politiques mises en œuvre depuis 1994 n’ont pas eu l’effet qu’elles étaient censé avoir, puisque le but était de transférer une partie de la propriété agricole et d’aider les Noirs à devenir fermiers, ce qui n’a pas été le cas. Mais il y a aussi une propriété foncière noire dans les anciens bantoustans. Par exemple, le roi des Zoulous détient un tiers de la province du KwaZulu-Natal. La famille royale des Bakwena possède aussi des terres considérables dans la province du Nord-Ouest. La question de la dépossession des terres historiques en Afrique du Sud s’est faite évidemment au profit des colons blancs, mais pas uniquement. Quelles terres veut-on exproprier ? Ce n’est pas encore précisé par le pouvoir, sans doute parce que le dossier est à la fois très politisé et très complexe sur le plan technique. En tout cas, c’est un sujet extrêmement épineux et qui suscite beaucoup d’inquiétudes dans les milieux économiques.

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