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Cet article est issu du dossier «Afrique du Sud : l'héritage de Nelson Mandela, 25 ans après»

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Politique

En Afrique du Sud, 25 ans après l’élection de Mandela, « le système est vicié »

Un portrait de Nelson Mandela à Cape Town, en 2014. © Schalk van Zuydam/AP/SIPA

Retiré de la scène politique, Jay Naidoo, figure de la lutte anti-apartheid, n’en a pas pour autant perdu sa verve révolutionnaire. Vingt-cinq ans après l'élection de Nelson Mandela, le 27 avril 1994, celui qui fut son ministre continue à dénoncer un système gangrené par la corruption et la mauvaise gouvernance.

Cela fait des années que Jay Naidoo s’est éloigné de l’arène politique. Premier secrétaire général de la confédération syndicale Cosatu, fondée en 1985 « à une époque où les syndicats étaient le seul endroit où une personne de couleur pouvait affirmer son leadership », ministre de Nelson Mandela de 1994 à 1999, puis patron de la Banque de développement d’Afrique australe (DBSA) pendant une dizaine d’années, il siège aujourd’hui au conseil d’administration de la Fondation Mo Ibrahim. Il n’a néanmoins rien perdu de sa verve révolutionnaire.

Ses tempes ont beau avoir blanchi (sa barbichette aussi), Jay Naidoo est toujours aussi tranchant. Figure de la lutte anti-apartheid, il s’anime, vitupère et fait de grands gestes pour dénoncer la corruption et la mauvaise gouvernance qui gangrènent son pays.


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Crise de leadership

Jay Naidoo à l' Open Knowledge Conférence, à Genève en 2013. © DR / Open Knowledge Conference

Si notre génération avait écouté ses aînés, nous vivrions peut-être encore sous le régime de l’apartheid

Le Congrès national africain (ANC) sortira victorieux des élections générales du 8 mai, cela fait peu de doute, mais Jay Naidoo est bien conscient que, frappé par des scandales à répétition, le parti pour lequel il s’est tant battu a perdu de sa superbe. « Nous traversons une crise majeure de leadership et de moralité », résume-t-il.

Dans les townships où l’on manque de tout, la colère et le dépit sont vifs. Thabo Mbeki, Jacob Zuma et maintenant Cyril Ramaphosa – un ancien compagnon de lutte, rencontré à la grande époque de la Cosatu – se sont succédé à la tête de l’État, mais pas grand chose n’a changé depuis 1994. « Cette situation est symptomatique de l’évolution générale des partis politiques qui ont été contaminés par les intérêts particuliers », analyse-t-il.

Il évoque le cas des Guptas, cette fratrie accusée de « capture de l’État », qui a entraîné dans sa chute Jacob Zuma, mais aussi le scandale Ace Magashule, du nom du secrétaire général de l’ANC, un proche de l’ancien président qui est accusé d’avoir illégalement offert pour 2 milliards de rands (plus de 120 millions d’euros) de marchés publics à des entrepreneurs « amis », en se servant au passage – il a été mis en cause dans un livre.

Où cela s’arrêtera-t-il ? « Le système est vicié et le changer n’est pas suffisant, analyse Jay Naidoo. Le problème, c’est que le pouvoir corrompt les hommes. Il faut se mobiliser pour faire bouger les choses, quitte à passer outre nos aînés parce que, si notre génération avait écouté ses aînés, nous vivrions peut-être encore sous le régime de l’apartheid. »

Corruption et prédation, carburant de la xénophobie

Lors d'une manifestation contre la xénophobie, à Johannesburg en 2015. © Jerome Delay/AP/SIPA

Les Africains ont payé de leur sang pour que nous puissions vaincre l’Apartheid ! S’en prendre à eux va à l’opposé de ce pourquoi nous nous sommes battus

Véritable légende de la lutte syndicale, il porte un regard cru sur l’évolution de la société sud-africaine, sa corruption endémique, son économie contrôlée par une petite élite, la misère qu’elle engendre. « En Afrique du Sud, nous avons eu des années de ‘capture de l’État’ par une minorité qui a corrompu et affaibli la fabrique économique de notre société. C’est pour cela que nous avons aujourd’hui d’importantes compagnies étatiques, comme Eskom pour l’électricité, qui ne fonctionnent pas ou presque. Tout cela est le fruit d’une corruption massive. »

D’origine tamoule, Jay Naidoo a été particulièrement touché par la flambée de fièvre xénophobe qui a frappé, fin mars, la ville de Durban, où il est né. Des centaines de personnes ont été chassées de leur domicile et plusieurs autres sont mortes dans les violences qui ont ciblé des magasins, dont beaucoup appartenaient à des étrangers (des Malawites et des Zambiens pour la plupart).


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« La xénophobie est un moyen de trouver un échappatoire à ses problèmes. Nous faisons face à une compétition de plus en plus forte pour des ressources toujours plus limitées. Les valeurs sur lesquelles nous pensions être assis depuis la fin de la Seconde guerre mondiale se perdent. Mais les Africains ont payé de leur sang pour que nous puissions vaincre l’Apartheid ! S’en prendre à eux va complètement à l’opposé de ce pourquoi nous nous sommes battus. »

Défiance vis-à-vis des politiques

L'ancien président Jacob Zuma et l'actuel président Cyril Ramaphosa, lors du 107e anniversaire de l'ANC, en janvier 2019. © Sipa/AP

Les politiques, poursuit Jay Naidoo, portent une grande responsabilité dans la dégradation du climat social : « La violence est une conséquence de l’échec de la politique. C’est un langage. Quand des gens estiment qu’on ne les écoute pas, le seul moyen pour eux de se faire entendre est d’être violent ».

Aujourd’hui, ajoute-t-il, très peu d’hommes politiques peuvent prétendre avoir la confiance de leur peuple. « Les partis appartiennent à l’establishment et les gens n’attendent plus rien des élections. Ils pensent que les gouvernements ne sont plus indépendants, qu’ils sont à la solde de grands lobbys, qu’ils soient politiques ou économiques. Cela pose un vrai problème démocratique. En Afrique du Sud, près de 10 millions de jeunes ne s’enregistrent pas sur les listes électorales parce qu’ils ne croient plus en la démocratie. »

Seul Cyril Ramaphosa, dont il fut un compagnon de lutte et avec qui il fonda la Cosatu, trouve grâce à ses yeux. « J’ai travaillé longtemps avec lui. C’est un homme honnête qui veut faire au mieux, assure-t-il. Mais imaginez combien de temps il lui faudra pour réparer les dégâts causés par le système mis en place lors des dix dernières années. » Il veut croire que le chef de l’État est « déterminé » à remédier aux problèmes de corruption qui minent l’ANC, mais admet que les divisions qui minent le parti sont un frein à son action.

Jay Naidoo a un coupable tout trouvé : Jacob Zuma. « Il ne faut pas croire que, parce qu’il a été contraint à la démission, il a disparu des radars et ne pèse plus. Ramaphosa a mis en place différentes commissions pour enquêter sur toutes ces histoires de corruption, mais Jacob Zuma possède toujours des relais très puissants au sein du parti et ce sont eux qui essaient de mettre des bâtons dans les roues du président. Une chose est sûre : en Afrique du Sud, la corruption va bien au-delà des Guptas. »

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