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Mines à Madagascar : la Kraoma veut se relancer malgré les zones d’ombre du partenariat russe

Fondée en 1966, nationalisée en 1975, Kraoma SA est placée sous tutelle du Ministère auprès de la Présidence chargé des Mines et du Pétrole (MPMP) © KRAOMA

La Kraoma S.A., entreprise d’État chargée de l'exploitation du chrome à Madagascar, veut relancer son activité avec l'aide de son nouveau partenaire russe Ferrum Mining. Mais des zones d'ombre sur le contrat liant les deux entreprises et des doutes sur la viabilité de cette collaboration ont poussé les employés à se mettre en grève.

Les drapeaux malgaches et russes flottent côte à côte, dans le secteur minier de Brieville, à un jour de route au nord d’Antananarivo. Un groupe d’hommes flânant parmi les gisements de chrome et les machines d’excavation se fait expliquer les travaux en cours, discute tel ou tel point en aparté.

Si cette scène, d’apparence anodine, a été tournée à la mi-mars, et diffusée sur les écrans de la télévision nationale de la Grande Île, c’est qu’elle montre un groupe d’investisseurs – locaux et étrangers – sur les terres de la « fierté malagasy » : la Kraoma S.A., entreprise nationalisée en 1975 qui emploie 557 personnes et produit entre 160 000 et 250 000 tonnes de ce minerai (concentré de 46% à 52%).


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6,6 millions d’euros de dettes

La société à la tête de laquelle Nirina Rakotomanantsoa a été nommé directeur général le 16 février dernier, fait face à de graves difficultés. Les comptes affichent 27 milliards d’ariary de dettes (6,6 millions d’euros) et l’appareil de production a un besoin urgent d’investissements d’ampleur, de l’avis même de sa direction. L’entreprise sort en outre d’une grève qui l’a paralysée, de début décembre à fin février.

Les grévistes dénonçaient alors le partenariat de coentreprise signé le 8 août 2018 entre Kraoma S.A. et la société russe Ferrum Mining. Le document initial actait – selon les services de communication de l’entreprise – la création de Kraoma Mining, une joint venture pour l’exploitation de trois mines (permis 33, 45 et 49), octroyant 20% du capital et du chrome extrait à Kraoma, contre 80% pour Ferrum.

Sous une banderole scandant « Les Russes, à la maison ! », les grévistes s’inquiétaient alors de la fin possible de certains de leurs acquis sociaux. Et s’ils ont repris le chemin de la mine et des bureaux, aujourd’hui, ils entendent participer aux renégociations en cours du contrat de coentreprise et continuent d’exprimer leurs craintes vis-à-vis de Ferrum Mining, tout en pointant leurs doutes sur le rôle « ambigu » qu’aurait joué des Malgaches dans la signature du contrat.

Sur l'un des sites d'extraction de Kraoma, à Madagascar. © DR / Kraoma S.A.

Les Russes sont en train de remplir leur part du contrat, qui prévoit qu’ils investissent 16 millions de dollars

Des controverses que le directeur s’est employé à éteindre. Sur la part de capital et de revenus dévolus aux deux entreprises, d’abord. Le 27 mars, il a aussi annoncé que le partage était passé à 70/30 entre Ferrum Mining et Kraoma S.A., après renégociation. « Et nous irons plus loin », affirme-t-il. La direction a aussi payé tous les arriérés de salaires – y compris des semaines de grève -, a versé un 13ème mois et a assuré les syndicats de son intention de maintenir sa politique sociale inchangée.

Autant de gestes qui ont permis aux camions de reprendre en mars la route de Tamatave, le port principal de Madagascar. « Nous avons déjà exporté 4 800 tonnes, et je viens de signer 2000 tonnes de plus », affirme Nirina Rakotomanantsoa, qui a reçu Jeune Afrique le 17 avril dernier.

« Les Russes sont en train de remplir leur part du contrat. Ils ont payé des groupes électrogènes de 1 MW et des pompes, qui sont en train d’être acheminés. Le contrat prévoit qu’ils investissent 16 millions de dollars en tout », détaille le directeur général fraîchement nommé. Lui-même russophone, il a fait ses études en ex-URSS.

Opacité lors de la signature

La direction de l’entreprise et le ministère des Mines ont également annoncé, le 15 avril, la mise en place d’une « plateforme de dialogue », qui doit permettre des réunions régulières entre la direction, les employés, les partenaires russes et le ministère.

Au premier rang des dossiers que cette plateforme de dialogue aura à traiter : les conditions de signature du partenariat entre Ferrum Mining et Kraoma S.A., dont l’opacité a été dénoncée par les grévistes.

J’hérite d’un contrat qui doit être exécuté. Je ne sais pas ce qui s’est passé avec mes prédécesseurs

À l’origine, le 8 août dernier, le premier contrat liant les deux entreprises a été signé par Eric Randrasana, directeur de cabinet de l’ancien président malgache « Hery » et un représentant de l’entreprise russe du nom d’Evgueni Osipov. Alors qu’aucune information n’a été communiquée sur le contenu de cette première signature, placée sous l’égide du ministre des mines d’alors, Henry Rabary-Njaka, le même jour, le directeur général de l’époque, Arsène Rakotoarisoa, a démissionné.

Son successeur, Nirina Rakotomanantsoa, assure à Jeune Afrique qu’un nouveau contrat a été signé en octobre. Interrogé sur les doutes portant sur d’éventuelles contreparties non divulguées, qui pourraient expliquer l’inégalité du partage des revenus entre l’entreprise publique malgache et la société russe, l’actuel directeur général botte en touche.

« Je ne juge pas. Ce n’est pas de mon ressort. J’hérite d’un contrat qui doit être exécuté. Je ne sais pas ce qui s’est passé avec mes prédécesseurs. Charge à eux de répondre de leurs actions devant le président Rajoelina et le gouvernement. »

Aucun des contrats n’a encore été rendu public, même si Nirina Rakotomanantsoa, qui est également directeur adjoint de Kraoma Mining aux côtés du président du conseil d’administration Youri Andreïevitch, a promis de le faire pour la version finale.

Ferrum Mining : un profil qui soulève des questions

L'ancien siège de Ferrum Mining à Saint-Saint-Pétersbourg. © Google 2019

Ferrum Mining ne possède que 10 000 roubles de capital, soit 139 euros, et affiche 48 secteurs d’activité, dont le piégeage d’animaux sauvages

Le partenaire Ferrum Mining pourrait, lui aussi, susciter des questions au sein de la plateforme. Selon un document de l’administration russe, produit par le service fédéral des taxes en date du 17 avril dernier, la société ne possède que 10 000 roubles de capital, soit 139 euros. Et sa directrice générale, Zhezherova Alyona Vladimirovna – qui n’est apparue nulle part à Madagascar – avait ses bureaux dans un immeuble modeste de Saint-Pétersbourg, au moment de la signature.

Et si son objet social inclut bien les mines, cette activité figure aux côtés de 47 autres secteurs, parmi lesquels le piégeage d’animaux sauvages, l’exploitation forestière, le conseil fiscal ou encore la sécurité privée.

Interrogé sur la crédibilité de Ferrum Mining et le profil de la société, Nirina Rakotomanantsoa botte à nouveau en touche. « Ce qui m’intéresse, aujourd’hui, c’est leur part d’engagement », insiste-t-il. C’est d’ailleurs Ferrum Mining qui a nommé le directeur général de Kraoma Mining, Seva Mboiny, « conformément au contrat ». L’homme négociait auparavant des ventes de chrome pour Stork, principal client de Kraoma S.A. depuis 2015. La société malgache affiche d’ailleurs un encours de dettes de 5,3 millions d’euros envers Stork.

Soupçons de vente à perte

Ce même Seva Mboiny souffrirait d’une mauvaise image parmi les employés de Kraoma S.A.. Certains l’accusent d’avoir négocié des ventes à perte, qui ont nuit à l’entreprise. « L’étude économique réalisée par mon équipe a établit l’existence de ventes à perte avant mon arrivée », confirme Nirina Rakotomanantsoa.

L’audit devra tirer au clair les ventes à pertes, clarifier les comptes et se pencher sur des soupçons de détournements de fonds

« Les prix ne tenaient pas compte de l’amortissement de l’usine. Les ventes se faisaient pour tous, y compris Stork. Mais, quoi qu’il en soit, Stork est un client. Il cherche le meilleur prix. La responsabilité revient au vendeur », argumente-t-il, avant de lâcher : « Je laisse le soin aux auditeurs de se plonger dans les factures. »

De fait, un audit a été commandé par la direction générale de Kraoma S.A.. Les consultants devront tirer au clair ces ventes à pertes, clarifier les comptes et auront également pour mission de se pencher sur des soupçons de détournements de fonds. Une somme de 6,2 millions d’euros, qui aurait été versés sur le compte de la société fin 2018, pose notamment question. Qualifié d’« investissement » par Seva Mboiny, début d’année 2019, cette somme aurait disparu des livres de comptes de l’entreprise. Sur ce point également, Nirina Rakotomanantsoa renvoie aux conclusions de l’audit.

Enfin, au-delà des interrogations portant sur l’équilibre du contrat entre le Russe et le Malgache, et sur les soupçons de détournements nés de l’opacité de l’accord passé entre les deux entreprises, ce sont aussi les objectifs affichés qui posent question. Le contrat prévoit en effet d’extraire trois millions de tonnes de produit fini en six ans. Ce qui représente environ 6 millions de tonnes de minerai non traité, soit une extraction d’environ 2700 tonnes par jour – sans compter les jours de repos. « Je doute qu’il y ait autant de chrome sous nos pieds », glisse, sous couvert d’anonymat, l’un des employés chargé de l’exploration.

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