Diplomatie

Libye : comment le « silence complice » de la France permet à Khalifa Haftar de peser diplomatiquement

Le président français, Emmanuel Macron, en compagnie du Premier ministre libyen, Fayez al-Sarraj, et du maréchal Khalifa Haftar, lors de la rencontre de La Celle Saint-Cloud le 25 juillet 2017.

Le président français, Emmanuel Macron, en compagnie du Premier ministre libyen, Fayez al-Sarraj, et du maréchal Khalifa Haftar, lors de la rencontre de La Celle Saint-Cloud le 25 juillet 2017. © Michel Euler/AP/SIPA

Le ministre de l’Intérieur du gouvernement de Fayez-al-Sarraj a accusé la France d’appuyer le maréchal Haftar dans son avancée vers Tripoli, et décidé de suspendre toute relation avec l’Hexagone. Si un appui militaire direct est peu probable, le « silence complice » de Paris permet au maréchal de s’arroger une place diplomatique importante, estime le spécialiste Jalel Harchaoui.

« Tout lien entre le ministère libyen et la partie française, dans le cadre des accords sécuritaires bilatéraux, est suspendu, à cause de la position du gouvernement français soutenant le criminel Haftar. » Pour la première fois, un communiqué de presse, diffusé jeudi 18 avril par le ministre de l’Intérieur du Gouvernement d’entente nationale (GNA), Fathi Bashagha, pointe du doigt Paris et son présumé double jeu en Libye.

Le soutien de la France au maréchal de l’Est libyen est suspecté depuis 2016, quand la mort de trois soldats français à cause de la chute d’un hélicoptère près de Benghazi avait semblé confirmer la présence opérationnelle française. Mais l’Élysée a de nouveau réfuté les accusations du ministère libyen, qu’il considère « complètement infondées », réitérant son soutien officiel au gouvernement reconnu par la communauté internationale, celui de Fayez al-Sarraj.


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Depuis le lancement de l’offensive militaire du maréchal Haftar dans l’ouest libyen, des manifestations hostiles à l’homme fort de l’est libyen se succèdent à Tripoli. Sur plusieurs pancartes, on peut lire des accusations contre le gouvernement français, qui serait « le premier complice » des frappes qui ravagent depuis deux semaines la banlieue sud de la capitale.

« La Russie et les États-Unis ne sont pas perçus de la même façon par les Libyens. Concernant la France, qui a d’évidentes responsabilités en Libye, la charge émotionnelle est plus importante », explique Jalel Harchaoui, spécialiste de la Libye et chercheur à l’Institut néerlandais de relations internationales de Clingendael. Mais alors, quelle est la réelle implication française dans le combat politique – et désormais militaire – qui fait rage en Libye ?

Entretiens bilatéraux

« Le Président français a exprimé ses profondes préoccupations concernant les derniers développements en Libye. […] La France ne ménagera pas ses efforts pour rassembler, avec ses partenaires internationaux, les acteurs libyens autour d’une solution politique durable », peut-on lire dans le dernier communiqué de l’Élysée. Seulement quelques heures auparavant, Emmanuel Macron s’entretenait au téléphone avec Fayez al-Sarraj. Mais aussi avec Khalifa Haftar.

Ils ne vont pas le lâcher maintenant, même s’ils ne sont pas d’accord avec son attaque sur Tripoli, a déclaré Ghassan Salamé, sans explicitement nommer la France

Si officiellement Paris maintient sa position et aspire à jouer un rôle de médiateur, depuis des années « la France prône une solution sécuritaire pour la Libye, où elle aimerait bien voir Khalifa Haftar être une sorte d’Idriss Déby Itno libyen », estime Jalel Harchaoui. Selon une enquête publiée par le quotidien italien La Repubblica, des négociations non officielles auraient eu lieu d’abord à Rome, puis à Paris, vendredi 5 avril, entre des représentants des gouvernements italien et français et une délégation venue de Benghazi. Information qui a été confirmée par l’Élysée, selon le journal italien.

« Il y a des pays qui ont auparavant cru en Khalifa Haftar en le considérant comme un champion de la lutte antiterroriste. Il est vrai qu’il a été efficace à leurs yeux et a réussi à Benghazi et Derna, ou, plus récemment, dans le Sud, à neutraliser des cellules terroristes. Ils ne vont pas le lâcher maintenant, même s’ils ne sont pas d’accord avec son attaque sur Tripoli », a déclaré l’envoyé spécial de l’ONU Ghassan Salamé dans un entretien à l’AFP, sans explicitement nommer la France. Radio France internationale (RFI) rapportait mardi 9 avril que l’ambassadrice de France pour la Libye, Béatrice le Fraper du Hellen, a rencontré le Premier ministre Fayez al-Sarraj, qui « a demandé des explications sur le rôle de la France en Libye ».

Qui ne dit mot…

Depuis le début du conflit armé, qui a déjà tué 213 personnes selon l’Organisation internationale des migrations (OIM), les appels de la communauté internationale se multiplient, sans réellement parvenir à trouver de solution. Dans ce contexte, l’annonce de Fathi Bashagha « est politique et exploite une frustration réelle », explique Jalel Harchaoui.

En réalité, pour le spécialiste, l’aide militaire de la France n’est pas très importante sur le terrain par rapport à l’implication d’autres puissances, comme les Émirats arabes unis. Ces derniers ont violé l’embargo à plusieurs reprises, d’après un rapport du Conseil de sécurité des Nations unies retraçant en 2017 l’origine des équipements militaires utilisés en Libye. Ce 18 avril, le porte-parole de l’Armée nationale libyenne (ANL), Ahmad al-Mesmari, aurait même reconnu avoir bénéficié de l’aide émiratie lors des opérations aériennes, selon la chaîne Libya Al-Ahrar.

Au-delà de l’aide stratégique, « ce qui compte est surtout que la France, une puissance européenne membre du Conseil de sécurité des Nations unies, légitime, en lui accordant un prestige diplomatique, un militaire qui a des aspirations politiques », analyse encore Jalel Harchaoui. En effet, Paris a plusieurs fois déroulé le tapis rouge au maréchal libyen – comme l’ont fait récemment ses autres principaux alliés, tels les Émirats, l’Égypte ou encore l’Arabie saoudite. Pour le chercheur, la principale forme de soutien de la France à Haftar est surtout « le silence et la neutralité présumée » de celle-ci.


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En effet, dans un communiqué conjoint publié quelques heures après le début des combats, jeudi 4 avril, la France, les Émirats arabes unis, les États-Unis, le Royaume-Uni et l’Italie ont fait référence à « des attitudes militaristes et des menaces d’actions unilatérales », mais sans jamais citer explicitement le maréchal Haftar.

Comme pour les autres déclarations, « ce discours vague ne fait qu’accorder du temps supplémentaire à l’Armée nationale libyenne, en permettant à Haftar de mener une campagne qui peine à porter ses fruits. Les Libyens veulent la condamnation d’une invasion. Ils veulent qu’on leur nomme l’acteur responsable et que la communauté internationale et la France prennent une position claire. Demander un cessez-le-feu est bien différent d’ordonner explicitement à Haftar de se retirer », conclut Jalel Harchaoui.

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