Politique

[Infographie] Soudan : une opposition mobilisée et hétérogène

Des manifestants à Khartoum, capitale du Soudan, le 9 avril 2019. © AP / SIPA

Alors qu'une manifestation sans précédent est prévue au Soudan le 25 avril, l'opposition soudanaise reste riche en tendances politiques variées qui tentent de cohabiter. Analyse d'une opposition comportant de multiples facettes.

Ils prévoient d’être plus d’un million à manifester dans les rues soudanaises ce jeudi 25 avril. Un rassemblement sans précédent, deux semaines après le renversement par l’armée du président Omar el-Béchir, qui rend difficilement compte des multiples facettes qui composent l’opposition soudanaise.

La riche tradition politique de ce pays aux référentiels variés, arabes comme africains, marxistes autant qu’islamistes, se traduit par une imposante galaxie de partis, certains quasi-groupusculaires, parfois des scissions de scissions.

Le fer de lance du mouvement

Un certain nombre d’opposants de longue date le reconnaissent : si leur rôle dans l’actuel soulèvement – débuté en décembre dernier – est indéniable, sa structuration n’est pas de leur fait. L’épine dorsale du mouvement reste l’Association des professionnels soudanais (SPA). Une structure qui ressemble à une confédération syndicale, dans un pays où les unions de travailleurs sont souvent sous le joug du régime. Née dans la clandestinité en 2012, elle regroupe quelques huit corps de métier et compte surtout de nombreux médecins, avocats et enseignants du secondaire. Si la démocratisation fait partie de ses revendications, ses premiers mots d’ordre en décembre 2018 étaient le plus souvent relatifs au coût de la vie, à la détérioration de la situation économique et à une vive opposition à la politique d’austérité et de privatisations pour laquelle avait opté Omar el-Béchir, sous la pression du Fonds monétaire international (FMI).

Tout au long du mouvement, c’est le plus souvent la SPA qui a organisé les manifestations et les occupations de places, tenant à jour des cartes précises, indiquant aux internautes les besoins des manifestants en eau, en nourriture, matelas, chargeurs de téléphones… Si quelques militants de longue date animent aussi la SPA, ses militants les plus connus aujourd’hui étaient de purs anonymes il y a encore quelques mois.

L’influence de gauche se ressent également au sein de la SPA. C’est que le Parti communiste et ses porches alliés, baathistes ou nassériens, jouissant d’une riche et vieille histoire ainsi que d’un savoir-faire, conservent une influence politique sans doute plus importante que leur ancrage concret dans la population.

 

Différentes coalitions

La plus récente évolution dans l’opposition soudanaise est sans aucun doute la signature d’une Déclaration pour la liberté et le changement par des dizaines de partis et d’associations aux référentiels idéologiques très variés. Protection des droits des femmes, indépendance du système juridique, fin des combats et de la militarisation de toutes les régions… Les demandes sont variées.


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Plusieurs coalitions font partie des signataires. Ces dernières années, la tendance a été au regroupement, au-delà des clivages. Le Parti communiste a ainsi « cheminé » avec un des principaux partis de l’opposition, al-Oumma. Dirigé par le charismatique ancien Premier ministre Sadek al-Mahdi, il est directement issu du confrérisme et de la lutte nationaliste. « Nos différences, ça n’est pas la question : nous partageons la volonté de faire chuter le régime militaire tout en préservant l’indépendance du Soudan à l’égard des puissances occidentales », expliquait un sympathisant d’al-Oumma.

Ce parti a depuis rejoint une autre alliance, Nidaa Sudan, et y dialogue ouvertement avec les oppositions darfouries et du Kordofan. Ces dernières, puissantes sur les campus, se sont éloignées du registre nationaliste de la vieille opposition politique. Panafricanisme, lutte antiraciste et identitaire, régionalisme… Le mouvement darfouri a notamment un agenda qui met l’accent sur le fédéralisme, la laïcité et le respect des différences culturelles. Et pour cause : les populations du Kordofan et du Darfour connaissent des discriminations spécifiques, même quand ils sont musulmans.

Au sein de Nidaa Sudan, en dehors des objectifs, les moyens de chacun diffèrent. La situation particulière du Darfour a poussé certains mouvements à opter pour la lutte armée, alors que le gros de l’opposition politique classique s’en tient à une lutte non-violente.

La non-violence est aussi le mantra des organisations de jeunesse nées dans les années 2010, telles que Grifina, et qui viennent compléter le tableau de l’opposition soudanaise. Ce mouvement parfois appelé « de la société civile », plus ou moins formel, s’est fait connaître avec une campagne intense en 2010, lors de l’élection présidentielle. Il est souvent très connecté et offre une réelle place dans ses rangs aux jeunes et aux femmes. Ces derniers ont été, selon plusieurs analystes, les plus nombreux dans les rues depuis décembre.

Islamisme

L’opposition, décidément protéiforme, compte aussi dans ses rangs des islamistes. Plusieurs partis font des va-et-vient entre opposition et proximité avec le régime, ou évoluent dans une zone de gris, entre soutien critique et critiques amicales. Ainsi, le parti islamiste al-Islah a rejoint l’opposition en janvier dernier, tandis qu’une petite formation, le Parti soudanais du congrès a récemment fait le chemin inverse.

Un certain nombre d’opposants partagent un fond idéologique commun avec le Congrès national, le parti qui était encore au pouvoir il y a quelques semaines. Comme lui, ils proposent souvent une certaine synthèse soudanaise de l’islamisme et du nationalisme arabe. On trouve donc dans l’opposition des personnages qui partagent une filiation avec le mouvement des Frères musulmans, tout comme des cadres du régime. L’opposition compte ainsi un lointain cousin du Congrès national, le Congrès populaire. Ce dernier a été créé par la personnalité politique la plus connue du Soudan, Hassan al-Tourabi, décédé en 2016.

Cet islamiste, écarté du pouvoir par Omar el-Béchir, a longtemps dirigé le Congrès national. Une large part du mouvement « tourabiste » a aujourd’hui tourné le dos aux militaires et aux islamistes du pouvoir. Les tourabistes, comme les nombreux partis de gauche qui évoluent dans l’ombre du Parti communiste, mettent en avant un projet souverainiste. Ce dernier est aussi défendu de manière rhétorique par le régime et les plus hauts gradés de l’armée. L’incapacité d’Omar el-Béchir à assurer ce projet souverain aurait d’ailleurs, selon plusieurs opposants, beaucoup joué contre lui.

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