Vie des partis

Algérie : le FLN lutte pour sa survie à l’ombre de la contestation populaire

Meeting du FLN à la Coupole du 5-Juillet, à Alger, le 30 mars 2016 (image d'illustration).

Meeting du FLN à la Coupole du 5-Juillet, à Alger, le 30 mars 2016 (image d'illustration). © Louiza Ammi

Alors que son congrès extraordinaire vient d'être reporté sine die, le Front de libération nationale (FLN) est rongé par de graves divisions et rejeté par les manifestants. Deux camps s'y opposent : l'un favorable au coordinateur général Mouad Bouchareb, l'autre réclamant l'élection d'une nouvelle direction. Analyse.

Ce jeudi 18 avril, certains médias ont annoncé la démission de Mouad Bouchareb de la direction du FLN, avant que le parti ne démente officiellement, repoussant « sine die » le congrès extraordinaire qui devait se tenir fin avril. « Les conditions actuelles n’en permettent pas la tenue », a explicité le porte-parole Hocine Khaldoun.

Et pour cause : dans le sillage de la démission du président de la République Abdelaziz Bouteflika, mardi 2 avril, le vieux parti semble avoir perdu la faveur cercle des décideurs. « Le parti lutte actuellement pour sa survie, après avoir servi de levier politique et idéologique au système qui a régné depuis 1962 », résume un ex-ministre FLN.

Deux clans s’affrontent désormais ouvertement. D’un côté, la direction collégiale représentée par son coordinateur Mouad Bouchareb, toujours loyal au système en place et favorable à une transition conduite par le chef d’État intérimaire Abdelkader Bensalah. De l’autre, un courant d’opposition qui demande une session extraordinaire du comité central pour élire une nouvelle direction.


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« On ne peut plus marcher à contre-courant de la volonté du peuple pour les beaux yeux des gens qui se cachent derrière le rideau. Ce qu’il s’est passé au congrès du Parlement [la réunion des deux chambres qui a confié, mardi 9 avril, la présidence intérimaire au président du Conseil de la nation Abdelkader Bensalah] est pathétique : Bouchareb donnait l’accolade à Bensalah, au moment où 20 millions d’Algériens réclamaient son départ », tacle Hamid Bendahmane, membre du comité central.

Bendahmane a démissionné en 2018 de son poste de mouhafedh (responsable du bureau du FLN au niveau d’une wilaya) de Mostagamen (340 kilomètres à l’ouest d’Alger), refusant de faire campagne pour le cinquième mandat. « Bouteflika était effectivement le président d’honneur de notre parti, mais il était malade et ne parlait plus au peuple depuis 2012. Quand Ould Abbès [secrétaire général du FLN d’octobre 2016 à novembre 2018] chantait ses louanges, rares étaient les mouhafedh qui l’applaudissaient », explique-t-il à Jeune Afrique. Selon lui, les luttes de clans au sein du parti se sont muées en « une révolution avec un grand R. Le peuple a libéré notre parole. »

Une « aubaine » pour « assainir » le parti

Des dizaines de structures locales du parti ont décidé de ne plus appliquer les directives de Mouad Bouchareb et de son équipe. « Nous refusons de nous impliquer dans leurs projets », confirme un cadre local.

En parallèle de ce duel, les membres de l’actuelle direction paraissent divisés sur les moyens à mobiliser pour sortir de la crise. Abdelhamid Si Affif, président de la commission des Affaires étrangères à l’Assemblée nationale et membre à la fois du comité central et de la direction provisoire, estime que la crise au FLN est une « aubaine ».

Nous allons profiter de cette situation pour vraiment assainir nos rangs de toutes ces personnes qui ont été introduites illégalement au sein de notre direction politique

« Nous allons profiter de cette situation pour vraiment assainir nos rangs de toutes ces personnes qui ont été introduites illégalement au sein de notre direction politique », assure-t-il à Jeune Afrique. Ces individus sont, précise-t-il, « ceux qui détenaient le pouvoir, ceux qui ont voulu faire une OPA sur le FLN en introduisant des hommes d’affaires qui n’ont absolument rien à voir ni avec notre parti, ni avec sa philosophie. Cette oligarchie introduite frauduleusement et dont certains occupaient des postes de ministre ont pris la place de vrais militants. »

Si Affif pense que le FLN va organiser un congrès « réunificateur » avant la présidentielle du 4 juillet prochain, afin d’élire une nouvelle direction qui aura « plus de légitimité ».

Mouad Bouchareb illégitime ?

Plusieurs postulants au poste de Secrétaire général (SG) se préparent à livrer cette bataille, mais « en toute discrétion », dans le but de ne pas être « contrecarrés » prématurément. « Celui qui sort du bois, on le liquide », justifie l’un d’eux. Ce n’est pas le cas d’Abdelhamid Si Affif, qui annonce d’ores et déjà sa candidature. « Si le congrès réunificateur ne se tient pas et que le comité central issu du dixième congrès se réunit, je présenterais ma candidature, comme je l’ai fait en 2013. »

Mercredi 20 mars, une trentaine de membres du comité central, dont Rachid Assas, Ahmed Boumehdi, Mustapha Mazouzi et Ahmed Benai, ont saisi le conseil d’État pour dissoudre l’instance dirigeante du parti présidée par Mouad Mouchareb. Ils ont été appuyés par 72 mouhafedhs, qui ont annoncé leur soutien au mouvement populaire.


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Mardi 9 avril, ils étaient environ 200 membres contestataires de l’actuelle instance dirigeante à passer à la vitesse supérieur en tentant de se réunir au siège du parti en vue de l’activation de l’article 36 de la loi organique pour élire un nouveau secrétaire général. « En arrivant, nous nous sommes retrouvés devant des portes cadenassées », témoigne Mustapha Mazouzi, chef de file des protestataires. Celui-ci estime que la désignation de Bouchareb à la tête du parti n’est pas conforme à ses statuts. « C’est une usurpation de fonction et de rang », accuse-t-il.

Ce jour-là, conformément à l’article en question de la loi organique, les contestataires ont entériné la vacance du poste de SG et élu le plus vieux membre du bureau politique – en l’occurrence Ahmed Boumehdi – pour convoquer une session extraordinaire du comité central dans un délai de trente jours.

Le soutien au 5e mandat, pomme de discorde

« Ahmed Boumehdi a fait un rapport détaillé au ministère de l’Intérieur, lui signifiant qu’il n’a pas fait son travail de constat de vacance du poste de SG du FLN, assène Hamid Bendahmane – selon qui la réunion du comité central devrait se tenir le 25 ou le 27 avril. Conformément à la loi organique régissant les formations politiques, le ministère devait réagir. On peut comprendre que les gens qui ont placé Bouchareb ont verrouillé le jeu. Mais de toute façon, nous allons tenir la réunion de notre comité central dans quelques jours, avec ou sans consentement du ministère. Bouchareb doit partir pour nous permettre de sauver le parti. Son éviction est inéluctable. Elle est demandée expressément par le peuple. » Selon Bendahmane, l’Intérieur a donné son aval et validé jeudi l’application de l’article 36 des statuts du parti – ce que dément l’entourage de Bouchareb.

L’attitude du patron du FLN et son « zèle » à soutenir le régime est l’autre élément clivant. Le 23 février à Oran, le coordinateur du vieux parti, en réaction à la marche du premier vendredi, s’était attaqué à l’opposition qui réclamait l’alternance au pouvoir : « Certains politiques et pseudo politiques commencent à rêver. Je leur dis : faites de beaux rêves et ayez un bon sommeil. Je leur dis, les enfants rêvent aussi, alors profitez de vos rêves ».

Les jeunes récusent la légitimité historique que mettent encore en avant les caciques de l’ex-parti unique, ne voulant plus de cette ‘béquille du pouvoir’

Des propos qui sont très mal passés auprès de l’opinion publique, mais aussi auprès des membres du comité central du FLN. À tel point que Mouad Bouchareb figure parmi les « 4B » dont le peuple revendique le départ – aux côtés du Premier ministre Nourredine Bedoui, du chef de l’État Abdelkader Bensalah et du président du Conseil constitutionnel Tayeb Belaïz, qui a annoncé mardi sa démission.

Les jeunes en particulier récusent la légitimité historique que mettent encore en avant les caciques de l’ex-parti unique, ne voulant plus de cette « béquille du pouvoir » qui ne leur évoque que « la corruption et la répression ».

Vers la mort du FLN ?

Abdelhamid Si Affif, proche de l’actuel patron de la formation, n’est toutefois pas d’accord avec les autres membres du comité central qui œuvrent pour le départ de Bouchareb. « La nouvelle direction politique a été désignée par le président du parti et ancien chef de l’État Abdelalaziz Bouteflika. Elle a sa légitimité. L’article 31 des statuts du FLN autorise le président du parti à organiser un congrès. Nous sommes donc dans la légalité. » Pour autant, le nouveau SG ne dispose même pas du cachet officiel du FLN – que conserverait toujours Ould Abbès, qui dit n’avoir « jamais démissionné » – rétorque Bendahmane, qui en veut pour preuve l’absence de sceau sur les documents officiels depuis la nomination de Bouchareb.

Les différents clans au sein de ce parti s’entendent au moins sur un point : il est hors de question de reléguer le FLN aux livres d’histoire. « C’est un parti que nous devons préserver en le mettant hors de portée des affairistes ! », s’exclament Rachid Assas, Ahmed Boumehdi, Mustapha Mazouzi et Ahmed Benai.


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« Ceux qui parient sur sa disparition ont tort. Toutes les secousses qu’a connues le FLN sont liées à l’alternance politique. Beaucoup de partis présents sur la scène politique n’ont pas changé de direction depuis vingt à vingt-cinq ans, alors que ma formation renouvelle sa direction politique tous les cinq ans », se réjouit Abdelhamid Si Affif.

« Si nous faisons actuellement face à une crise, c’est parce qu’il y a des mains étrangères au parti qui ont voulu utiliser le FLN comme moyen pour arriver à des desseins politiques », accuse encore Si Affif, qui se dit optimiste quant à l’avenir de sa formation politique.

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