Politique

Égypte : le Parlement prolonge le mandat du président Abdel Fattah al-Sissi jusqu’en 2024

Le président égyptien Abdel Fattah al-Sissi, le 24 octobre 2017 à Paris. © Charles Platiau/AP/SIPA

Les députés égyptiens ont adopté mardi un projet controversé d'amendements qui permettra à Abdel Fattah al-Sissi de prolonger son actuel mandat jusqu'en 2024, et sa présidence jusqu'en 2030. Lors d’une conférence de presse organisée à Paris, plusieurs ONG, dont le Forum égyptien des droits de l'homme, ont condamné l’initiative.

Le parlement égyptien a voté mardi 16 avril pour réviser la Constitution de 2014, en accordant la possibilité à Abdel Fattah al-Sissi d’étendre son actuel mandat de quatre à six ans. Ainsi, le nouvel article 140 permettra au président égyptien de rester au pouvoir jusqu’à 2024 au lieu de 2022.

Si, jusqu’à présent, la Constitution limitait le nombre de mandats à deux, le maréchal pourra désormais se présenter à un troisième mandat de six ans, ce qui l’autoriserait à rester à la tête du pays jusqu’en 2030. Les modifications ont été approuvées par les deux tiers d’un hémicycle dominé par les blocs pro-Sissi, mais un référendum doit encore se tenir du 20 au 22 avril pour l’adoption définitive.

La session parlementaire s’est ouverte en début d’après-midi et s’est prolongée jusqu’au soir. Si la presse n’a pas pu accéder à la salle, selon le média égyptien proche du pouvoir Al-Ahram, des chants patriotiques ont été diffusés. Des photos publiées par la presse locale montraient des drapeaux agités aux quatre coins de l’enceinte.

Présenté par un bloc parlementaire soutenant activement le président, cet ensemble d’amendements ne concerne pas seulement la prolongation du mandat de Sissi. Ils rétabliront aussi le sénat, qui avait été supprimé en 2014. Les deux tiers des membres seront élus, et l’autre tiers nommé par le chef de l’État. 25 % des 450 sièges seront en outre réservés aux femmes.

« La possibilité d’une présidence à vie resurgit »

À l’occasion d’une conférence de presse organisée symboliquement ce mardi à Paris, en présence de deux acteurs égyptiens ayant récemment subi des représailles, Amr Waked et Khaled Abol Naga, plusieurs ONG internationales (EuroMed Droits, la FIDH, la Ligue des droits de l’homme et du citoyen et le Forum égyptien des droits humains) ont condamné cette initiative.

Le pouvoir s’est déjà emparé de la scène médiatique, de l’éducation, du milieu des affaires. Il n’y aura plus d’espaces autorisant la critique

Ces amendements permettront surtout au président égyptien – au pouvoir depuis un coup d’État militaire qui avait renversé à l’été 2013 l’islamiste Mohamed Morsi – « d’acquérir davantage de pouvoir, en octroyant à l’armée encore plus de compétences », a dénoncé mardi Moataz El Fegiery, fondateur du Forum égyptien des droits de l’homme, une ONG indépendante rassemblant des défenseurs des droits en exil. « Le pouvoir s’est déjà emparé de la scène médiatique, de l’éducation, du milieu des affaires. Il n’y aura plus d’espaces autorisant la critique », craint-il.

Seul le bloc « 25-30 », alliance d’opposition, a timidement appelé les Égyptiens a rejeter cette révision. « La Constitution, l’une des dernières réalisations de la révolution, pourrait être retirée au peuple égyptien, puisque ces révisions font resurgir la possibilité d’une présidence à vie », soutient Éléonore Morel, directrice générale de la Fédération internationale des droits de l’homme (FIDH). Accusé de graves violations des droits humains, Abdel Fattah al-Sissi a été fortement critiqué par des voix dissidentes à l’étranger et sur les réseaux sociaux où, « malgré la répression, une campagne en ligne est suivie par de nombreux jeunes Égyptiens », affirme Moataz El Fegiery.

« Mise sous tutelle » du système judiciaire

« Ces amendements permettront de mettre sous tutelle le système juridique, qui ne représentera plus un contre-pouvoir. L’article 140 sur le mandat présidentiel est le plus significatif, mais d’autres amendements sont même plus inquiétants, explique Claire Tallon, responsable du bureau Moyen-Orient et Afrique de la FIDH. Les textes prévoient également la nomination du procureur de la part du président. Sissi sera aussi à la tête du conseil judiciaire, responsable de la nomination des juges. »

Mais surtout, la Constitution consacre la compétence étendue des tribunaux militaires d’exception dans les affaires impliquant des civils, comme le prévoyait déjà une loi présentée par le président Sissi en 2014.

La conférence de presse à Paris © La conférence de presse à Paris en présence de Amr Waked, Moataz El Fegiery et Khaled Abol Naga.

Dans un contexte où « l’opposition politique a été totalement réprimée au nom de la lutte contre le terrorisme », selon Moatez El Fegiery, le maréchal Sissi légitime depuis des années sa politique de répression de toute opposition au nom de la « stabilité », après avoir été réélu en 2018 avec plus de 97 % des voix. En effet, d’après ses partisans, la révision de la Constitution s’avère nécessaire pour maintenir l’équilibre politique et économique de l’État égyptien.

« La Constitution de 2014 a été rédigée dans des circonstances difficiles, exceptionnelles. […] Sissi a pris d’importantes mesures politiques, économiques et sécuritaires, et doit poursuivre ses réformes », a expliqué à l’AFP le député Mohamed Abou Hamed, ardent promoteur de la réforme. « Je pense qu’il fait un très bon travail », a renchéri le président américain Donald Trump en recevant le raïs mardi 9 avril.

Le Soudan et l’Algérie prévenus

« La propagande de Sissi est très puissante. Il faut comprendre qu’un régime autoritaire n’est pas stable. Au contraire, il creuse les divisions et favorise l’islamisme qu’il prétend combattre. Seule une démocratie pourra garantir la stabilité du pays », a estimé lors de la conférence de presse Alain Gresh, spécialiste du Proche-Orient et rédacteur en chef de la revue Orient XXI.


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« L’argument de la croissance économique ne marche plus. La dette égyptienne augmente et le secteur public est en crise profonde. Le pari de Sissi n’a pas réussi. Les Égyptiens ne croient plus aux promesses de développement économique », développe encore le fondateur du Forum égyptien des droits humains Moataz El Fegiery.

Dans ce contexte, le souvenir de la révolution de 2011 est affaibli mais toujours vivant. « Une réflexion sur notre passé s’avère nécessaire. Aujourd’hui, nous observons avec attention ce qu’il se passe en Algérie et au Soudan. Nous l’avons vécu, et la phase de transition est la plus délicate. Nous le savons bien. Et nous ne l’oublions pas », a conclu l’un des plus célèbres contempteurs de la révision constitutionnelle, l’artiste et acteur exilé Khaled Abol Naga.

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