Environnement

Sénégal : faire de Dakar une ville propre, responsabilité du citoyen ou de l’État ?

Le Canal 4 à Dakar est destiné à évacuer les eau de pluies mais il sert aussi de dépotoir à ciel ouvert aux les riverains. © Sylvain Cherkaoui pour Jeune Afrique

L’amélioration du « cadre de vie » des Sénégalais a été définie comme l’une des nouvelles priorités du gouvernement. Dans la capitale, en attendant les résultats promis par l’État, des activistes tentent de lutter contre les incivilités et de sensibiliser à la question environnementale.

Des tas d’ordures jonchant le sol. Des trottoirs encombrés par des carcasses de voitures abandonnées. Et des jeunes, armés de pelles et de balais, en pleine opération de nettoyage. Sur les réseaux sociaux, le compte Save Dakar s’est fait connaître en dénonçant, photos à l’appui, un florilège d’incivilités et d’exemples d’anarchie urbaine, espérant interpeller politiques et citoyens sur la question environnementale.

Dans la capitale et les grandes villes du pays, les initiatives citoyennes fleurissent pour prendre en charge l’assainissement et le nettoyage de leurs quartiers. Dans la mouvance de Save Dakar, certains habitants tentent de s’organiser pour verdir la ville, la débarrasser de ses ordures… et inciter leurs voisins à faire de même.

Donner l’exemple

Des déchets s'amoncellent sur la plage de Soumbedioune, à Dakar. (2013° © Sylvain Cherkaoui pour JA

C’est bien beau de voir que les citoyens font des choses, mais c’est à l’État de prendre ses responsabilités

Le compte Save Dakar organise lui aussi des « opérations nettoyage » dans la capitale. Mais malgré ses nombreux followers sur les réseaux sociaux, ces actions restent peu suivies dans les faits. En dépit de son succès sur Twitter ou Instagram, son fondateur, Mandione Laye Kebe, se sent un peu seul. Lorsque le jeune homme crée l’initiative en 2017, il se heurte au manque d’enthousiasme des autorités. Il sera finalement contacté par la mairie en 2019, qui lui promet un soutien logistique.

« C’est tellement difficile au Sénégal, ces activités citoyennes », se désole l’activiste, qui aimerait répliquer au Sénégal « ce qui se fait ailleurs ». À l’instar d’un Paul Kagame, retroussant ses manches, il attend de voir son président donner l’exemple. « C’est bien beau de voir que les citoyens font des choses, mais c’est à l’État de prendre ses responsabilités. Ce type d’initiative ne fonctionnera que lorsqu’il y aura une véritable volonté politique et citoyenne », souligne Mandione Laye Kebe.

Le chef de l’État lançait un appel à une mobilisation générale pour un Sénégal plus propre

Sauvegarder l’environnement et améliorer le cadre de vie des Sénégalais, c’est justement l’une des nouvelles priorités du gouvernement. Lors de son discours d’investiture, le 2 avril dernier, le chef de l’État lançait un appel « à une mobilisation générale pour forger l’image d’un nouveau Sénégal ; un Sénégal plus propre dans ses quartiers, plus propre dans ses villages, plus propre dans ses villes. Il y a urgence à mettre fin à l’encombrement urbain, à l’insalubrité, aux occupations illégales de l’espace public et aux constructions anarchiques », martelait alors Macky Sall.

La préfecture de Dakar s’est emparée du sujet cette semaine. « Nous allons redonner à Dakar son lustre d’antan », assure à Jeune Afrique le préfet Alioune Badara Samb, qui mobilise ses troupes. Il a convoqué les maires du département ce lundi 15 avril dans une réunion de remobilisation. Le préfet, qui semble avoir adopté la politique « fast-track » du président, promet « peu de discours, seulement des résultats ».

Les premières opérations de nettoyage vont commencer la semaine prochaine, assure le représentant de l’État et « il va falloir que tout le monde s’y mette ». Il préfère toutefois parler « d’occupation de l’espace public » plutôt que du manque criant de poubelles dans la capitale ou de la gestion des déchets. Car au-delà des « opérations de déguerpissement » chères aux autorités, le problème de la salubrité à Dakar est une épine dans le pied des services responsables.

Flou artistique

Port de pêche de Soumbedioune, en 2013. © Sylvain Cherkaoui pour JA

Il y a un vide, un défaut de prise en charge de la collecte des déchets

À la mairie, on assure que l’édile Soham El Wardini a pour « mission principale » d’assainir la capitale. « Aujourd’hui, la ville va développer un vaste programme qui permettra d’avoir une ville beaucoup plus propre et assainie », promet une responsable de la mairie, qui égrène la liste des actions entreprises : opération de nettoyage, réhabilitation des places publiques, mise en place de « clubs verts » dans les lycées, opérations de sensibilisation sur le tri sélectif dans les écoles… Seul problème : « La gestion des ordures n’est plus du ressort de la ville », confie Fatou Diallo, notamment responsable de la vie associative à la mairie de Dakar.

Cette « compétence historique de la ville », qui la liait auparavant à l’UCG, l’organe étatique chargé de collecter les déchets, est désormais gérée directement par le ministère de l’Urbanisme, du logement et de l’hygiène publique.

« Forcément, il y a un vide, un défaut de prise en charge », admet la responsable qui assure que la Ville a perdu « beaucoup de ses compétences. Du fait de l’acte 3 de la décentralisation [qui répartit les compétences entre les territoires] qui n’est pas encore finalisé, on est dans le flou artistique depuis trois ans », tente d’expliquer Fatou Diallo, qui renvoie la balle à l’État.

C’est en effet l’UCG qui a la charge de gérer les déchets dans toute la région de Dakar. Les décharges publiques sauvages, avance l’une de ses responsables, s’expliquent par l’inaccessibilité de certains périmètres (rues étroites, zones inondables…) aux camions de ramassage des ordures.

Le manque de poubelles dans les rues de Dakar ? Simple arbitrage. « On a préféré privilégier la collecte des ordures au quotidien », explique Pod Estelle Ndour, chargée du service économique des déchets. Comme le préfet de Dakar, elle ne semble pas considérer que l’insalubrité dakaroise s’explique par un manque de moyens. En 2018, le budget alloué à la collecte des ordures était de 15 milliards de FCFA.

Challenge

Dans une rue de Thiaroye, en 2008 (archives). © REBECCA BLACKWELL/AP/SIPA

Malgré la loi sur le plastique, entrée en vigueur en janvier 2016, les sacs plastiques continuent d’envahir la capitale

En réalité, la question de l’assainissement, et, plus généralement, de la préservation de l’environnement, semble susciter peu de passions. Le fondateur de Save Dakar se dit navré face au manque d’engouement et d’intérêt pour le sujet. « C’est ça, le vrai problème au Sénégal ! C’est un challenge d’intéresser les citoyens à ces questions-là. Lorsqu’on organise des journées de nettoyage sur la plage, on voit surtout venir des libanais et des expatriés », regrette l’activiste.

En 2014, le Sénégal adoptait pourtant l’une de ses premières initiatives « vertes » : la loi sur le plastique, entrée en vigueur en janvier 2016. La loi prévoit l’interdiction sur le territoire des sachets plastiques dits de micro-grammage (d’une épaisseur inférieure à 30 microns) ; et l’interdiction de la gratuité des sachets d’une épaisseur supérieure. À l’époque, le ministère de l’Environnement avait beaucoup communiqué sur cette loi et la fin du plastique au Sénégal. Aujourd’hui, les sacs plastiques continuent d’envahir la capitale.

Reste la question centrale de l’aval dans la gestion de ces déchets urbains de la capitale. Une fois récoltés, ceux-ci ne vont en effet pas bien loin : depuis 1968, ils sont déversés dans la décharge à ciel ouvert de Mbeubeuss. Elle est située sur l’ancien lac asséché de Pikine, à une vingtaine de kilomètres du centre-ville, et s’étale sur plus de 100 hectares.  La décharge recevrait près de 475 000 tonnes d’ordures chaque année, selon une étude de l’Institut africain de gestion urbaine, impactant négativement l’environnement et la santé des populations riveraines.

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