Justice

Libye : l’ANL de Khalifa Haftar accusée de crimes de guerre à Derna

Le maréchal Khalifa Haftar à Al Marj, au nord-est de Benghazi, en Libye, le 22 mars 2017.

Le maréchal Khalifa Haftar à Al Marj, au nord-est de Benghazi, en Libye, le 22 mars 2017. © Mohammed El-Sheikhy/AP/SIPA

Alors que les combats font rage à Tripoli, les témoignages se multiplient sur les exactions commises dans cette ville, longtemps opposée à Khalifa Haftar. Le maréchal s’en défend en affirmant avoir « libéré Derna, ville chère à tous les Libyens » et « dernier bastion de l’organisation al-Qaïda ». Décryptage.

L’escalade de la violence dans l’ouest libyen et l’offensive de Khalifa Haftar, qui menace directement le Gouvernement d’union nationale, formé sous l’égide de l’ONU, font craindre une crise humanitaire d’ampleur pour Tripoli, qui compte plus d’un million d’habitants.


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L’offensive sur la capitale libyenne n’est que le dernier épisode d’une série de prise de différentes agglomérations par l’ANL, au prix parfois de présumées violations graves des droits humains. En Cyrénaïque même, où l’ANL n’a pu établir son contrôle complet sur la ville de Derna qu’en février, de nombreux témoignages relatent ces abus, qui se poursuivraient depuis le début du siège de celle-ci en 2016. Jusqu’alors, Derna état la seule cité du « Croissant pétrolier » qui échappait à son contrôle. « C’était une obsession pour le maréchal », explique l’activiste canado-libyen Gaith al-Sanusi, originaire de la localité.

« Haftar a voulu punir les habitants »

Que s’est-il passé à Derna entre 2016 et février 2019, lorsque la ville est définitivement tombée entre les mains de l’Armée nationale libyenne (ANL) du maréchal Haftar ? Célèbre pour son opposition à Mouammar Kadhafi, première ville à se rebeller contre le régime en 2011, Derna est ensuite passée sous le contrôle de diverses forces armées : de la brigade des martyrs d’Abou Salim, fondée par d’anciens membres du Groupe islamique combattant en Libye (GICL, proche d’Al-Qaïda), à l’organisation État islamique (EI), chassé en 2015 par les Forces de protection de Derna.

« Les Forces de protection de Derna ont souvent été accusées par l’ANL d’être composées de membres d’Al-Qaïda ou de combattants revenus de Syrie. Mais il y a aussi des civils qui ont rejoint le combat contre les forces de Haftar. De manière générale, il s’agit d’un groupe avec des éléments qui combattent pour une idéologie, et d’autres qui les ont rejoints surtout pour s’opposer à Haftar et protéger leur ville », analyse Beshir Alzawawi, chercheur et spécialiste de la Libye basé au Royaume-Uni.

Les Forces de protection de Derna, qualifiées de terroristes, combattaient l’ANL après avoir vaincu l’EI. Ce n’est pas Haftar qui s’est battu contre l’État islamique

« Après avoir chassé Daesh, la ville a continué à résister à l’avancée de l’Armée nationale libyenne. Ainsi, après avoir pris son contrôle, Haftar a voulu punir ses habitants », juge de son côté Gaith al-Sanusi, membre d’un institut local répertoriant les crimes de guerres commis en Libye.

Depuis août 2016, la ville était assiégée par des milices proches de l’ANL. Après la prise de Benghazi, l’opération « Libération de Derna », une offensive aéro-terrestre soutenue logistiquement par les Émirats arabes unis et l’Égypte, a été lancée en mai 2018 « pour libérer ce bastion des terroristes », déclarait alors l’homme fort de l’Est. « Les Forces de protection de Derna, qualifiées de terroristes, combattaient en réalité l’ANL après avoir vaincu l’EI. Ce n’est pas Haftar qui s’est battu contre l’État islamique », tranche encore Gaith al-Sanussi.

Si, à Derna, « le maréchal a bénéficié du soutien de certains groupes tribaux qui lui ont permis de s’emparer de la ville », comme l’explique Beshir Alzawawi, des milliers de civils auraient été victimes de graves abus.

« Nettoyage ethnique »

Un siège qui révèle également les conflits politico-géographiques inhérents à la société libyenne : « Beaucoup des tribus de la ville sont originaires de l’ouest de la Libye, reprend Gaith al-Sanusi. L’ANL, formée principalement de milices tribales de l’Est, a reçu le feu vert pour mener ces opérations comme elle l’entendait à Derna. »

Les familles « originaires de l’ouest libyen, opposées à l’ANL ou considérées comme proches du GNA », ont subi des destructions, des pillages, ou encore des confiscations généralisées de biens, constate ainsi le rapport du Libya Protection Sector – affilié à l’Ocha, le Bureau de coordination des affaires humanitaires des Nations Unies. Publiée en janvier dernier, l’étude faisait état de plus de 2 000 personnes déplacées de force en raison de « leurs opinions politiques ou de leurs origines », évoquant un « nettoyage ethnique » en cours. De plus, « depuis plus de deux ans, l’accès humanitaire à Derna reste fortement limité et l’aide humanitaire a été bloquée en raison d’un refus d’accès », notait le rapport.


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Des nombreuses vidéos publiées sur les réseaux sociaux indiquent que de graves exactions ont bien eu lieu dans cette ville, dont certaines parties sont encore inaccessibles à l’aide humanitaire. « De nombreux civils ont été exécutés dans les rues, des cadavres ont été exhibés ou incendiés. Le même sort est réservé aux soldats qui se sont rendus », témoigne le jeune activiste.

« La situation est connue aujourd’hui. Mais de nombreuses organisations humanitaires internationales ont fermé les yeux jusqu’à ce que Haftar mette fin à son offensive contre la ville, qui a duré plus de deux ans, développe Bachir Alzawawi. Ce manque de documentation a été très critiqué par les militants locaux. »

Recours auprès de la CPI

Les nombreuses vidéos et photos prises à Derna ont permis à l’ONG libyenne Human Rights Solidarity, associée à un groupe d’avocats pour les droits humains – basé à Londres – de rédiger un long rapport accusant Khalifa Haftar de crimes de guerre à Derna. Selon une information du quotidien britannique The Independent, l’ONG soumettra à la Cour pénale internationale (CPI) une demande formelle pour que celle-ci enquête sur les violations des droits de l’homme à Derna.

« Je n’hésiterai pas à élargir la portée de mes enquêtes et éventuelles poursuites pour qu’elles puissent inclure d’autres crimes relevant de la compétence de la Cour, a réagi la procureure générale de la CPI, Fatou Bensouda, dans un communiqué diffusé mardi 16 avril. Personne ne doit douter de ma détermination à cet égard », a-t-elle affirmé. En mars 2011, la juridiction basée à La Haye (Pays-Bas) avait déjà ouvert une série d’enquêtes sur des crimes contre l’humanité et crimes de guerre qui auraient été commis à partir du 15 février 2011, pendant la répression de la révolte populaire qui avait mené à la chute de Kadhafi


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En 2017, la Cour avait déjà émis deux mandats d’arrêt à l’encontre du commandant de l’Armée nationale libyenne Mahmoud al-Werfalli, accusé d’avoir commis des exécutions sommaires en 2016 à Benghazi. « Plus la communauté internationale détournera le regard, plus Haftar et ses forces commettront de crimes et des violations des droits de l’homme », insiste Gaith al-Sanusi.

De son côté, Khalifa Haftar s’est toujours défendu en déclarant avoir « libéré Derna, ville chère à tous les Libyens » et « dernier bastion de l’organisation al-Qaïda ». Parmi les soutiens du maréchal, certains dénoncent des accusations politiques portées par des sympathisants islamistes. Et s’étonnent que les organisations humanitaires ferment l’œil sur les « exactions » commises par les milices de l’Ouest.

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