Politique

[Analyse] Au Soudan comme en Algérie, pourquoi craindre un scénario « à l’égyptienne »

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Jules Crétois est journaliste à Jeune Afrique.

Des manifestants dans la capitale soudanaise Khartoum, vendredi 12 avril 2019. © Anonymous/AP/SIPA

Le « scénario égyptien » est une crainte chez les opposants soudanais et algériens. Mais en amont des interventions des hauts commandements, les similitudes résident dans les contradictions propres à ces Républiques où l’armée s’arroge un large rôle politique et économique.

Le 11 avril, Omar el-Béchir n’était plus président du Soudan. Mais dans la foule massée aux abords du commandement général de l’armée soudanaise – dont est issu le général el-Béchir – pour réclamer « la chute du régime », l’ambiance est vite passée de la joie à la colère. Les manifestants n’ont pas semblé convaincus par l’annonce par Awad Ibn Awf, ministre de la Défense et général de carrière, de la création d’un comité de transition chargé de gérer l’après-Béchir. Et ce, même si la nouvelle « junte » au pouvoir a promis qu’elle allait laisser la main à un « gouvernement civil ».


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Des médias anglophone et arabophone ont vite souligné la possibilité d’un « scénario à l’égyptienne » au Soudan, dont l’histoire politique épouse largement celle qui s’écrit au Caire. Comme en Algérie et en Égypte, l’armée occupe – selon un mode qui lui est propre – une place prépondérante dans la vie politique.

Dès le mois de mars, l’expression a aussi été beaucoup utilisée par des personnalités politiques, des intellectuels et des journalistes, pour analyser la situation en Algérie. Et pour cause : elle désigne tout simplement l’intervention politique du haut commandement militaire, qui, au beau milieu d’une révolution, s’arroge le droit d’organiser la transition, sur le modèle de ce qu’il s’est passé en Égypte en 2013.

Les généraux, nouveaux mamelouks ?

Au Soudan comme en Algérie, l’annonce du départ du président, pourtant réclamé par la foule, n’augure aucunement un retour au calme. Les organisations de l’opposition appellent dans les deux cas à poursuivre le mouvement. Rien ne dit cependant que les situations dans les trois pays pourront se comparer au-delà, les différences entre les trois États et les trois armées étant nombreuses. Mais la séquence rappelle le poids, dans les mondes arabe et nord-africain, des forces militaires, que les diplomaties occidentales continuent de considérer d’ailleurs comme des interlocutrices de premier ordre.

Les généraux arabes contemporains sont comparables aux mamelouks, esclaves combattants qui, affranchis, ont directement occupé le pouvoir en Égypte, au Soudan et en Syrie

Plusieurs personnalités ont déjà analysé les similitudes entre les pays arabes où l’armée joue un rôle prépondérant. Dans Généraux, gangsters et jihadistes – Histoire de la contre-révolution arabe (2018), l’historien et politologue français Jean-Pierre Filiu remonte à la période médiévale et compare les généraux arabes contemporains aux mamelouks, esclaves combattants qui, affranchis, ont directement occupé le pouvoir en Égypte, au Soudan et en Syrie. Ils régnaient alors dans les faits, tout en prétendant servir un calife. Si « scénario égyptien » il y a, c’est peut-être donc en amont des crises politiques, et pas seulement dans leur issue.

Mainmise économique des militaires

L’intellectuel libanais Gilbert Achcar, dans Le Peuple veut – Une exploration radicale du soulèvement arabe (2013), fait le parallèle avec une histoire plus récente. Dans les mêmes pays, il retrouve les traces d’un « bonapartisme arabe » qui, sur le modèle nassérien, influent en Afrique et dans le monde arabe, a substitué le pouvoir exécutif aux bourgeoisies traditionnelles dans la vie économique.

Il relève des similitudes dans les économies de certains États où l’armée pèse politiquement. Il range ainsi l’Algérie et le Soudan dans les régimes « néopatrimoniaux », aux pouvoirs « républicains institutionnalisés » mais autoritaires, où règnent des formes de « népotisme », favorisant la corruption. Selon Achcar, dans ces régimes, les dirigeants tendent à entretenir avec les institutions un « rapport d’usufruit temporaire ».


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Toujours d’après l’auteur libanais, ces régimes ont continué à présenter des similitudes lors du virage de « l’Infitah », politique de libéralisation économique menée en Égypte sous l’impulsion du président Sadate dans les années 1970. C’est à ce moment, en mariant la continuité post-socialiste à une libéralisation à marche forcée, qu’ils auraient selon lui commencé à présenter des signes de fragilité. Dans ce nouveau cadre, les vieilles usines, le secteur productif industriel et le secteur public se sont retrouvés en inadéquation avec un commerce libéralisé.

Les privatisations et la libéralisation du commerce ont plus favorisé l’expansion d’un milieu d’affaires concentré et libre de toutes contraintes, qui s’arroge les licences d’importation et les marchés les plus juteux, qu’une plus large répartition des richesses. Au Soudan comme en Égypte, l’armée et les services de renseignement ont accompagné le développement d’une élite économique particulière, avec ses avantages en biens de consommation et en véhicules. L’investissement, quand il est mené par l’armée, peut s’accompagner d’une certaine brutalité : un terrain peut être vidé du jour au lendemain pour des raisons officiellement militaires, en réalité économiques.

Ras-le-bol social

Les nombreux petits orpailleurs soudanais n’en peuvent plus des prix pratiqués par la centrale d’État qu’ils trouvent trop bas. Les réseaux informels pour écouler l’or sont parfois tenus par les mêmes fonctionnaires ou militaires chargés de faire tourner l’entreprise publique. La précieuse matière quitte ensuite le pays pour partir massivement vers le Golfe – chez de riches émirs que l’idéologie islamo-nationaliste, puissante au Soudan à la fois dans l’opposition et dans la bouche des partisans du régime, condamne.

Face à ces errements entre un passé planificateur et une libéralisation à la hussarde, le développement économique n’a pas profité à l’ensemble de la population

Face à ces errements entre un passé planificateur et une libéralisation à la hussarde, le développement économique n’a pas profité à l’ensemble de la population ni accompagné une démocratisation poussée. Les régimes dirigistes aux élites gourmandes n’ont pas été capables de mener à bien les réformes structurelles promises. Ni les couches moyennes, ni les classes ouvrières et les travailleurs ruraux ne semblent plus trouver d’intérêt à poursuivre avec un pouvoir militaire.

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