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Ce qui s’est vraiment passé à Gaza

Présentés comme un affrontement entre « modérés » et « terroristes », les combats qui ont conduit à une partition de facto des Territoires résultent plutôt de la volonté du président Abbas, soutenu par Washington et une faction du Fatah, d’éliminer le Ham

Par - Jan Fallström, envoyé spécial à Amman (Jordani
Mis à jour le 24 septembre 2007 à 14:29

Les événements de la Bande de Gaza du mois de juin ont été le plus souvent décrits comme une bataille rangée entre, d’une part, les militants du Fatah, loyaux au président Abbas (souvent désignés comme des « modérés »), et, d’autre part, les milices armées du Hamas, aux ordres du Premier ministre Ismaïl Haniyeh (les « terroristes »). Depuis la nomination d’un gouvernement d’union nationale au mois de mars 2007, la tension n’avait fait que monter entre les deux camps, jusqu’aux affrontements du mois de juin et à la prise de contrôle de Gaza par le Hamas, qui inaugure la partition des territoires palestiniens.
Cette version des faits, qui avait l’avantage de la simplicité, laissait perplexes les familiers des milieux politiques palestiniens. Le Fatah, comme un seul homme, se serait attaqué au Hamas ? On sait le mouvement historique palestinien extrêmement divisé, et le rapport des forces entre ses factions, leur répartition géographique, font douter que les opposants internes à la « ligne Abbas » aient pu se ranger en ordre de bataille derrière le président de l’Autorité palestinienne et son conseiller à la Sécurité, Mohamed Dahlan, surtout pour combattre le « frère ennemi » à Gaza.

Un entretien avec Hani al-Hassan, figure historique du Fatah et membre de son Comité central, diffusé sur Al-Jazira au mois de juillet, a jeté un pavé dans la mare – en même temps qu’il a provoqué les protestations bruyantes des proches du président palestinien. Qui est Hassan ? Cofondateur de l’OLP, ancien ministre de l’Intérieur d’Arafat, il a longtemps dirigé les services de renseignements palestiniens. Le processus d’Oslo, auquel il était opposé, l’avait relégué au second plan, avant que l’accession au pouvoir suprême d’un vieil ennemi, Mahmoud Abbas, ne le marginalise. Hani al-Hassan présente une version des événements de Gaza un peu plus complexe que les images d’Épinal des agences de presse.
Pour résumer : les récents combats de rue de Gaza ont vu s’affronter les forces du Hamas, non pas aux milices du Fatah, mais à une frange minoritaire de ses troupes. Le gros du Fatah n’a pas pris part aux affrontements – sans quoi, suggère Hassan, ces derniers auraient peut-être connu un autre dénouement. Côté Fatah, seuls ont combattu les hommes de Dahlan et la Garde présidentielle – tous fraîchement équipés et entraînés par les Américains ou leurs alliés égyptien et jordanien. Hassan ajoute que Washington est en grande partie responsable de cette explosion de violence, et son représentant local pour les négociations israélo-palestiniennes, le général Keith Dayton, a travaillé de concert avec Abbas et Dahlan en vue d’éliminer le Hamas par la force.
Que penser de cette version de l’histoire, passée totalement inaperçue dans les médias occidentaux ? Pour les experts des questions palestiniennes, il est difficile en effet de penser que l’ensemble des forces du parti nationaliste palestinien ont combattu le Hamas sous les ordres de Dahlan, honni d’une partie du Fatah, perçu comme le champion toutes catégories de la corruption dans les Territoires, mais surtout jugé un peu trop proche des Israéliens – un « traître », pour résumer. Toujours prêt à servir la soupe aux Américains et aux Israéliens, Dahlan a été un fervent défenseur des accords d’Oslo, puis de Camp David II, avant de donner le coup de pied de l’âne à un Arafat finissant perçu comme « principal obstacle à la réforme des institutions palestiniennes ». Le jeune leader est maintenant persuadé que la priorité est à la réorganisation (sous son contrôle) des organes de sécurité palestiniens et que le Hamas doit être démantelé On comprend que l’administration américaine actuelle ne tarisse pas d’éloge à son égard, mais aussi qu’il suscite quelque méfiance au sein de son propre parti, où des leaders de poids comme Farouk Kaddoumi ou Hani al-Hassan ne voient évidemment pas d’un bon il que les luttes intestines encouragées par Dahlan l’emportent sur la cause nationale. Pour eux, l’absence de réconciliation avec le Hamas entraînera l’échec de la lutte palestinienne, la création d’un Bantoustan à Gaza et le rattachement plus ou moins avoué de la Cisjordanie à la Jordanie.

Quelques semaines avant le déclenchement des hostilités de juin, donc, les lieutenants de Dahlan, à l’instar de Samih al-Madhoun, qui s’était vanté à la radio d’avoir exécuté plusieurs membres du Hamas et qui sera à son tour abattu le 14 juin, avaient accumulé armes de guerre et munitions dans leurs résidences privées de Gaza, en prévision d’un clash avec le Hamas. L’existence avérée d’un « escadron de la mort » visant régulièrement les responsables du Hamas, les rumeurs de complot contre Haniyeh et, enfin, les fuites dans la presse israélienne début juin concernant des demandes d’équipement faites par certains officiels du Fatah à Israël auront mis le feu aux poudres : le Hamas aura décidé de mener une « guerre préventive » plutôt que de regarder son ennemi mortel préparer une attaque destinée à l’écraser.

À vrai dire, l’explosion était programmée dès mars 2007. Abbas avait alors confié à Dahlan la mission de « réorganiser » les forces de sécurité palestiniennes, suscitant la colère des élus du Hamas, qui y voyaient une provocation au moment même de la nomination d’un gouvernement d’union nationale. Et pour cause : les hommes de Dahlan étaient directement impliqués dans la plupart des règlements de comptes sanglants entre le Hamas et certaines factions du Fatah depuis mars 2006. D’ailleurs, la réputation de celui qu’on appelait jadis « l’homme fort de Gaza » n’était plus à faire : les militants du mouvement islamiste n’avaient pas oublié qu’il avait dirigé la répression particulièrement féroce qui s’était abattue sur eux en 1996, après Oslo Le refus du jeune leader du Fatah de travailler avec le ministre de l’Intérieur du récent gouvernement d’union nationale, Hani Qawasmeh, a finalement signé l’échec de la phase de négociations, ne laissant à ce dernier d’autre issue que la démission au mois de mai. Bref, si Abbas cherchait une figure consensuelle pour le poste clé de la réforme de l’appareil sécuritaire, il y avait sans doute meilleur candidat qu’un chef de faction qui a juré la perte du Hamas : il s’agissait d’un choix clairement sécessionniste, désapprouvé par de nombreux leaders historiques du Fatah, mais probablement encouragé par Washington.
Quant aux programmes de création, d’entraînement ou d’équipement militaires de certaines forces de sécurité palestiniennes évoqués par Hassan, ils existaient depuis longtemps, soutenus publiquement par le Sénat américain : il ne s’agissait donc pas d’un complot fomenté après la victoire du Hamas aux élections, mais d’un plan élaboré de longue date. La poursuite de ces programmes et leur renforcement après l’élection du Hamas – Dayton a ainsi demandé une « rallonge » au Sénat au mois de mai 2007 – laissent à penser cependant qu’une guerre ouverte entre Hamas et Fatah était ardemment souhaitée par l’administration américaine, qui, dans un premier temps, a ignoré le résultat du processus électoral palestinien et isolé un groupe pendant qu’elle continuait de financer l’effort militaire de son principal concurrent, alors que les règlements de comptes entre les deux factions se succédaient sur le terrain. Il ne fallait pas être grand clerc pour prédire qu’une confrontation armée totale était inévitable, et les Américains devaient bien penser que tout ce petit monde n’allait pas attendre le verdict des prochaines élections pour en découdre franchement !

La lecture de l’audience du général Dayton auprès du Comité des Affaires étrangères du Sénat américain en mai 2007 est des plus instructive quant à sa stratégie. Fidèle à une position de principe énoncée par les Israéliens, Dayton affirme que le rétablissement d’un « horizon de sécurité » pour les Palestiniens est la « condition préalable » à l’amélioration de la situation économique des Territoires et au processus de paix. Avec la sécurité, dit en substance Dayton, les affaires reprendront, le niveau de vie s’améliorera, et l’on pourra rouvrir les négociations L’« insécurité » pesant sur la rue palestinienne est perçue comme ayant des causes internes : elle serait le fait quasiment exclusif du Hamas, des groupes terroristes qui le soutiennent et du gouvernement qui en émane. Que propose alors Dayton ? Filant une métaphore sportive tout au long de son intervention, il affirme que l’on doit s’appuyer sur la bonne équipe (le Fatah) et le bon avant-centre (Abbas). Il s’agit donc de poursuivre l’effort d’entraînement et d’équipement de cette équipe, notamment en lui fournissant des armes « non létales » (sic). On a vu depuis que les jouets des nouvelles recrues ressemblaient beaucoup plus à des kalachnikovs qu’à des flash-ball En fin de compte, Dayton s’appuie clairement sur la division entre Palestiniens pour rétablir ce qu’il appelle la loi et l’ordre. Mais comment penser que la guerre entre factions palestiniennes peut mener à autre chose qu’au chaos au sein des Territoires ?
Une fois de plus, les officiers américains évoluent entre considérations « techniques » propres à résoudre une situation « humanitaire » (les techniques de rétablissement de l’ordre) et positions idéologiques (« on ne discute pas avec les terroristes »), évacuant toute question politique – celle de l’élection du Hamas, celle du gouvernement d’union palestinien, sans même parler de solutions politiques au conflit israélo-palestinien. L’épilogue de la bataille de Gaza illustre à nouveau l’échec (et le caractère systématique) de la stratégie américaine dans la région : de la Somalie à l’Afghanistan, en passant par le Liban et les Territoires palestiniens, Washington encourage les forces politiques et sociales opposées aux mouvements islamistes tout en incitant à la tenue de processus démocratiques qui favorisent, dans tous les cas, les islamistes en question. Le Fatah avait ainsi proposé aux Américains de repousser les législatives de janvier 2006, suggestion refusée par Condoleezza Rice – pour le plus grand bonheur du Hamas. On présume que l’acte II de la bataille de Gaza consistera en une attaque visant à démanteler le Hamas – comme en son temps on a voulu « en finir » avec le Hezbollah. Mais comment éradiquer un mouvement populaire, quoi qu’on en pense, lorsqu’il est soutenu par des millions d’individus vivant sur un territoire régenté par son ennemi ? La réponse est simple : c’est impossible.
Il s’agit peut-être là du dernier échec du général Dayton au Moyen-Orient – on se souvient que cet officier du Renseignement militaire américain avait dirigé la mission chargée de trouver des armes de destruction massive en Irak. Dennis Ross, ancien envoyé américain pour le processus de paix et désormais consultant auprès d’un think-tank peu suspect de sympathies palestiniennes – le Washington Institute for Near East Policy -, affirmait récemment que les résultats de la mission Dayton étaient très faibles, et que la crédibilité du général auprès de ses interlocuteurs était à peu près nulle. Dans un énième plan nommé « Benchmarks » (les « repères »), accueilli avec scepticisme par les Israéliens, Dayton proposait d’échanger la levée de certains barrages de Tsahal dans les Territoires contre l’arrêt des tirs de roquette sur Sderot. Ce plan, qui coïncidait avec la « réforme » souhaitée des institutions sécuritaires palestiniennes, a fait long feu. Torpillé par les Israéliens, Dayton est désormais considéré comme un ennemi par une grande partie des Palestiniens, et l’on voit mal comment il pourrait prétendre jouer les bons offices entre belligérants. Gageons qu’il se cantonnera au rôle qu’il a le mieux rempli jusqu’à présent, celui de soutien logistique et financier à une faction de mercenaires.
Quel bilan pour les Palestiniens ? Désastreux, évidemment : la division politique et territoriale les affaiblit et les décrédibilise, alors que les derniers processus électoraux avaient indiqué une certaine maturité politique – même sous la forme d’un vote « révolutionnaire ». L’une des principales revendications des Palestiniens est l’établissement d’une forme de continuité de leur territoire (notamment entre Gaza et la Cisjordanie), fût-ce sous forme de « couloir » sécurisé. Dans un contexte de sécession, une telle exigence perd évidemment tout son sens. Les règlements de comptes entre Fatah et Hamas se succèdent, avec notamment la répression du Fatah à Gaza et celle du Hamas en Cisjordanie, la publication par le Hamas de documents saisis à Gaza, apparemment compromettants pour certains dirigeants du Fatah Toutes péripéties qui n’indiquent pas l’apaisement, mais plutôt la mise en place d’une dyarchie durable au sein des institutions palestiniennes.
Autre conséquence directe : une cascade de démissions du côté de l’Autorité palestinienne. Dahlan et ses lieutenants sont en déroute, au moins provisoirement, tandis qu’un rapport remis à Abbas stigmatise la corruption des services de sécurité de Gaza, qui étaient sous la responsabilité du même Dahlan. Les écuries d’Augias sont vastes et le nettoyage pourrait durer, mais il y a fort à parier que l’exil intérieur de Dahlan sera bref tant il est appuyé par l’administration américaine.
Au sein même du Fatah, les opposants à la ligne Abbas – au nombre desquels Hani al-Hassan – demandent des comptes au successeur d’Arafat. Quelle crédibilité pour « Abou Mazen », s’il est désormais clairement perçu comme une marionnette des États-Unis fomentant la guerre civile ? Les tentatives récentes de Washington et de Tel-Aviv de le renforcer en multipliant par exemple les poignées de main devant caméras ne font probablement que le discréditer plus encore, notamment aux yeux de la rue palestinienne. Au-delà, c’est la crédibilité même de l’institution « Autorité palestinienne » qui est en jeu : qu’a-t-elle apporté depuis sa création ? Ne vaudrait-il pas mieux laisser à l’occupant la tâche du maintien de l’ordre et de la répression, plutôt que de s’en charger, au risque d’apparaître comme un gouvernement fantoche ?
Quant au Hamas, il a fait une démonstration de force en s’emparant d’un pouvoir qu’on lui avait confisqué, alors qu’il avait joué le jeu des institutions et, plus récemment, de la négociation. Pourtant, sa prise de pouvoir totale à Gaza et la sécession qui s’est ensuivie illustrent un manque de maturité politique – le chemin est long qui mène un mouvement terroriste à son institutionnalisation sous la forme d’un parti politique, comme on le sait en Europe, surtout lorsque ses interlocuteurs lui refusent toute légitimité politique. Le Hamas a certes démontré sa capacité militaire en réussissant une opération préventive contre les lieutenants de Dahlan. Mais il a également pris par la force ce qu’on lui avait confisqué en dépit du verdict des urnes, alors qu’il aurait pu, sans doute, apparaître renforcé dans un gouvernement d’union nationale, après avoir mis Dahlan en échec sur le terrain.
Comment comprendre la relative passivité des Israéliens dans cette affaire ? Ils étaient clairement opposés au plan « Benchmarks » de Dayton et ont assisté tranquillement à l’échec prévisible du général américain, sans avoir besoin d’intervenir – économie des moyens De plus, depuis la publication du rapport Winograd sur la guerre du Liban de 2006, le gouvernement Olmert, décrédibilisé, n’a aucune latitude : avant une alternance politique, Israël ne bougera pas de ses positions, et les discussions avec Abbas ne sont sans doute que gesticulations. La guerre civile palestinienne arrange-t-elle Tel-Aviv, comme le soutiennent certains ? Rien n’est moins sûr. On peut tirer partie d’une guerre civile larvée, comme celle qui a eu lieu entre le Fatah et le Hamas en 1996, mais une guerre civile « chaude » entre Palestiniens est une menace pour Israël, surtout si le Hamas et autres Brigades Ezzeddine al-Qassam reprennent leur lutte en Cisjordanie (qui a également voté Hamas), sur le territoire même d’Israël, ou, pourquoi pas, en Europe et aux États-Unis. Faute d’autre choix.