Diplomatie

Algérie : quelles sont les « parties étrangères » que Gaïd Salah accuse de « déstabiliser le pays »

Gaïd Salah à l’académie militaire Houari-Boumédiène de Cherchell, en juillet 2018. © Anis Belghoul/AP/SIPA

Le général Gaïd Salah a mis en garde mercredi contre des « tentatives de la part de certaines parties étrangères » de « déstabiliser le pays ». Si aucun pays n'est explicitement mentionné dans son discours, plusieurs spécialistes expliquent à Jeune Afrique pourquoi le chef d’état-major de l'armée pointerait la France.

« Nous avons déploré l’apparition de tentatives de la part de certaines parties étrangères, partant de leurs antécédents historiques avec notre pays, [ …] afin de mettre en exécution leurs desseins visant à déstabiliser l’Algérie et semer la discorde entre les enfants du peuple, à travers des slogans irréalisables visant à mener le pays vers un vide constitutionnel et détruire les institutions de l’État », a déclaré Ahmed Gaïd Salah, qui se trouvait en déplacement à Oran.


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L’accusation est grave, et si le pouvoir étranger en question n’est pas expressément nommé, la référence à des « antécédents historiques » laisse peu de place au doute. « Cela ne peut être que la France », assure à Jeune Afrique Adlene Mohammedi, docteur en géographie politique et très engagé depuis le début du mouvement.

Le chef d’état-major de l’armée ne serait pas le seul à porter ce type d’allégations. Le quotidien français Le Figaro soutient ainsi que – « selon un diplomate » – le Kremlin aurait envoyé un message à la France, dans lequel il appelle Paris à ne pas s’immiscer « dans le choix du nouveau régime algérien ». La même source affirme également que la France n’en tiendra pas compte car « l’Algérie est trop importante » pour elle.

Une stratégie de « propagande »

Toutefois, les spécialistes contactés par Jeune Afrique rejettent tous l’hypothèse d’une ingérence française, comme dénoncé par Gaïd Salah. « La France a été plutôt bienveillante avec le pouvoir algérien. Il est très difficile de s’imaginer qu’aujourd’hui elle serait derrière les slogans de la rue et qu’elle orienterait les marches afin de faire aboutir ‘un plan pernicieux’. La France, comme tout autre pays étranger, n’a aucun intérêt à pousser les Algériens dans les rues », estime Adlene Mohammedi.

En effet, lors de l’annonce du report des élections et du renoncement d’Abdelaziz Bouteflika à un cinquième mandat, le 11 mars dernier, Emmanuel Macron avait salué « la décision » du président algérien de ne pas briguer un cinquième mandat, appelant à « une transition d’une durée raisonnable ». Un peu plus tard, il s’était à nouveau exprimé dans un tweet, estimant que « la décision du Président Bouteflika ouvre une nouvelle page pour la démocratie algérienne ». Une réaction qui avait provoqué la colère de beaucoup d’Algériens, dénonçant le soutien de la France à Abdelaziz Bouteflika.

Il ne faut pas oublier que Gaïd Salah est un militaire, pas un politique. Il n’a pas les mêmes méthodes, et ses discours peuvent parfois être excessifs

Les accusations de Gaïd Salah paraissent donc contradictoires avec les positions officielles. « Cette accusation ne traduit aucune stratégie en matière de diplomatie extérieure de la part de Gaïd Salah. C’est simplement une opération de propagande. Il agite la menace de la manipulation étrangère pour dissuader les Algériens de sortir et de continuer à soutenir ‘leurs revendications irréalistes’, comme il les décrit », juge Mohammedi.

« Répondre à des manifestants qui demandent le départ du président par intérim Abdelkader Bensalah, du Premier ministre Nourredine Bedoui et du président du Conseil constitutionnel Tayeb Belaïz, que leurs revendications viennent en fait de la France, ce n’est pas très crédible », ironise Naoufel Brahimi El Mili, auteur de France-Algérie : 50 ans d’histoires secrètes. « Il ne faut pas oublier que Gaïd Salah est un militaire, pas un politique. Il n’a pas les mêmes méthodes, et ses discours peuvent parfois être excessifs », renchérit Akram Kharief, directeur de publication du site Mena défense.

La France, « cible facile »

La dénonciation de « la main étrangère » dans un discours du pouvoir algérien est en réalité récurrente. En 2015, lors de la mort de 22 personnes dans des affrontements entre communautés berbères et arabes, dans la région de Ghardaïa, Ahmed Ouyahia, secrétaire général du RND, avait déjà avancé cet argument pour justifier le conflit. À nouveau, à l’occasion du débat autour de l’exploitation du gaz de schiste en Algérie, en janvier 2015, le ministre de l’Énergie de l’époque, Youcef Yousfi, avait implicitement accusé des parties étrangères, sans les citer, d’être derrière la contestation. Les autres exemples sont nombreux. « Cela prouve bien que le système est le même. Il a tout conservé, jusqu’au discours, alors que ce dernier n’aurait pas été très compliqué à changer », juge Naoufel Brahimi El Mili.

Pourquoi accuser la France spécifiquement ? « Parce que c’est une cible facile, avance Akram Kharief. C’est un pays qui parle aux Algériens au vu de l’histoire commune qu’il partage avec lui. Il existe tout un discours en Algérie, mais qui demeure sans preuves, autour d’une manipulation qui viendrait de la France. »


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« Ce n’est d’ailleurs pas la première fois que la France est ciblée par de telles accusations depuis le début des protestations en Algérie », fait remarquer le journaliste. Une rumeur selon laquelle des agents du renseignement français auraient participé à une réunion organisée par Saïd Bouteflika, l’ex-chef du renseignement intérieur Mohamed Mediène, alias Toufik, et le prédécesseur du président Bouteflika, Liamine Zéroual, a circulé sur les médias algériens. Si Zéroual a bien confirmé avoir rencontré le général Toufik, la présence d’agents étrangers n’a jamais été confirmée – l’ambassade de France en Algérie démentant toute implication.

« Preuve que la France est bien la cible du pouvoir, le visa du directeur de l’AFP à Alger n’a pas été renouvelé », ajoute Naoufel Brahimi El Mili. Aymeric Vincenot, en poste à Alger depuis juin 2017, a dû quitter le pays le 9 avril au terme de l’ultime délai qui lui avait été accordé par la police à l’expiration de son titre de séjour.

Diplomatie militaire

« Gaïd Salah peut se permettre ce type de manigances, car en tant que chef de l’armée, il sait que les relations militaires entre les deux pays ne seront jamais interrompues. La réaction du Quai d’Orsay à l’expulsion d’Aymeric Vincenot a d’ailleurs été quelque peu timide », explique l’écrivain. Lors d’un point de presse, le ministère français des Affaires étrangères a simplement rappelé « son attachement à la liberté de la presse et à la protection des journalistes, partout dans le monde ».

Selon Naoufel Brahimi El Mili, l’armée française ne peut se passer de l’appui de l’Algérie pour ses opérations dans le nord du Mali. « Les relations algéro-françaises ont connu un tournant lorsque Laurent Fabius a félicité publiquement l’Algérie pour sa collaboration lors de l’intervention française dans ce pays, en 2013 », explique le spécialiste. L’Algérie « a autorisé le survol de son territoire, et je l’en remercie », avait alors déclaré le ministre, lors d’une interview radio. Cette déclaration, d’après Naoufel Brahimi El Mil, avait provoqué la colère du pouvoir algérien. Depuis, ce dernier préférerait s’adresser directement aux militaires, plus disposés à « respecter le secret défense », plutôt qu’au Quai d’Orsay.

Gaïd Salah a rencontré l’ensemble des généraux français venus en Algérie, et demeure très proche des officiers dans le cadre des opérations Serval et Barkhane

Gaïd Salah est d’ailleurs très bien placé pour mesurer l’importance de la coopération de l’armée algérienne pour la France. S’il n’a pas effectué de visite de travail en France, il a rencontré l’ensemble des généraux français venus en Algérie, et demeure très proche des officiers dans le cadre des opérations Serval et Barkhane, affirme Naoufel Brahimi El Mili.

« Lors de la visite d’État de François Hollande en décembre 2012, ce dernier était accompagné par un général français qui a remis en main propre à Gaïd Salah les plans des lignes Morice et Challe, deux lignes de défense françaises constituées pendant la guerre d’Algérie », précise l’auteur.

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