Diplomatie

Offensive du maréchal Haftar en Libye : quel rôle pour l’ONU ?

L'envoyé spécial de l'ONU pour la Libye Ghassan Salamé, le 13 novembre 2018 à Palerme (Italie). © Francesco Bellina/Cesura pour Jeune Afrique

Renouvelée année après année, la mission d’appui des Nations unies en Libye tente d’assurer une médiation impartiale, huit ans après le début de la guerre civile en 2011. Aujourd’hui, alors que les combats armés reprennent, elle doit faire face à de multiples ingérences étrangères et à l'urgence de construire un sentiment d'appartenance nationale.

Une semaine après le début des affrontements entre les forces de Khalifa Haftar et celles de Tripoli, une partie du personnel de la mission de l’ONU en Libye (Unsmil) a quitté la capitale mardi matin. « Nous avons été contraints d’apporter certaines modifications à la mission à cause des combats en cours dans la banlieue tripolitaine », a fait savoir le porte-parole du contingent onusien. Quant à l’envoyé spécial de l’ONU en Libye, Ghassan Salamé, il a été décidé qu’il resterait sur place. Dans un communiqué publié sur le compte Twitter de l’Unsmil, celui-ci a déclaré avoir été « surpris par la guerre » et par « des attaques qui ébranlent les tentatives de paix et l’espoir du retour au dialogue » entre les parties.


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Malgré une situation loin d’être stable, le logo aux couleurs du drapeau libyen annonçant la conférence nationale de Ghedamès reste affiché sur la page d’accueil du site de l’Unsmil. Seule la date a disparu. Prévu initialement du 14 au 16 avril, le sommet inter-libyen a été reporté mardi soir pour « faire face à cette grave urgence avec prudence et sans précipitation […], pour ne pas contribuer à laisser passer une occasion historique ». « Nous ferons tout ce qui est en notre pouvoir pour assurer la mise en place d’institutions politiques le plus rapidement possible, afin de garantir un État souverain unifié, civil et démocratique », assure l’Unsmil, dans un communiqué qui fait état de 47 morts et 181 blessés depuis le début de l’offensive militaire, jeudi 4 avril.

Réduire l’ingérence étrangère

À l’heure actuelle, ces promesses peinent à convaincre. Sommet de Ghedamès ou pas, « les Libyens ne croient plus à l’impartialité de la communauté internationale », expliquait à Jeune Afrique le chercheur Tarek Megerisi. Huit ans après le lancement de la mission de soutien politique de l’ONU en 2011, la situation n’a guère évolué dans le sens souhaité. Et le mandat initial de trois mois a été constamment renouvelé.

« Sans des décisions courageuses et des prises de position fortes, le risque est que la mission continue à être prolongée en perdant son sens », constate le spécialiste de la Libye Arturo Varvelli, à la tête du centre pour l’Afrique et le Proche-Orient à l’Institut italien d’études politiques internationales (ISPI).

Les acteurs externes ont empêché la réussite du processus de paix sous l’égide de l’ONU. Chacun a essayé de faire prévaloir ses propres intérêts dans le pays

La médiation de l’organisation multilatérale ne peut fonctionner que quand la communauté est unanime, au moins sur certains principes. Si les réunions organisées par l’ONU n’ont engendré aucun résultat tangible, c’est surtout parce que « les acteurs externes ont empêché la réussite du processus de paix sous l’égide de l’ONU. Chacun a essayé de faire prévaloir ses propres intérêts dans le pays. Le résultat est un jeu à somme nulle », décrypte Arturo Varvelli.

Selon le spécialiste, les affrontements de ces derniers jours et la tentative de prise de la ville de Tripoli en sont les preuves. « C’est assez évident que les forces de Haftar bénéficient d’un soutien étranger, notamment de la part du Golfe. Sauf que de l’autre côté, ils ont trouvé une résistance », souligne-t-il.

Construire « un nouveau pacte social »

Les contradictions des huit ans de mission de l’ONU dans le pays sont nombreuses. « L’embargo sur les armes a été violé de façon flagrante et constante, sans que rien ne soit fait pour l’empêcher », constate Emad Badi, spécialiste de la Libye au Middle Eastern Institute.

De plus, l’institution onusienne a souvent été accusée d’un manque d’impartialité, notamment sous le mandat de Bernardino Léon Gross (2014-2015). Une enquête publiée par le journal britannique The Guardian accusait l’ancien médiateur espagnol d’avoir « décroché un emploi à 35 000 livres (48 000 euros) par mois pour diriger l’Académie de diplomatie d’Abou Dhabi », en échange de son soutien à l’action en Libye des Émirats arabes unis, l’un des principaux alliés de l’Armée nationale libyenne (ANL).


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Aujourd’hui, « les Nations unies semblent ignorer les conséquences des opérations d’acteurs qui les mettent devant des faits militaires accomplis pour pouvoir se donner une influence politique », tranche Emad Badi. En effet, pendant des années, la priorité de l’ONU en Libye a été de reconstruire les structures et les institutions d’un État inexistant depuis la guerre civile de 2011. Ainsi, les Nations unies ont appuyé le Gouvernement d’entente nationale (GNA) dirigé par Fayez al-Sarraj – même si, dans les faits, le gouvernement de Tripoli ne contrôlait qu’une partie du pays.

La présence de plusieurs groupes locaux armés n’a certainement pas favorisé la construction d’un « État souverain unifié, civil et démocratique ». Selon Arturo Varvelli, « pendant toute une première phase, l’Unsmil a fait du peace building, alors que la Libye avait besoin de nation building. C’est ce que Ghassan Salamé est en train de mettre en oeuvre maintenant, avec des années de retard : chercher à favoriser la construction d’un nouveau pacte social entre Libyens, décidé par les Libyens. Seulement après on pourra parler d’État ou d’élections. »

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