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Elections

Législatives au Bénin sans l’opposition : les enjeux d’un « match amical » inédit

Patrice Talon, président de la République du Bénin, à Cotonou en 2016. © Youri Lenquette pour Jeune Afrique

Malgré la clameur publique et les appels à la retenue, le gouvernement béninois et les organes de gestion des élections poursuivent inexorablement le processus d’organisation des législatives du 28 avril, pour lesquelles aucune force de l’opposition n’est en lice. Au risque de crisper encore un peu plus un climat politique déjà très tendu.

Rien ne semble arrêter le processus des législatives au Bénin, qui va voir se jouer dans les urnes un match amical inédit entre deux formations de la majorité présidentielle, aucune liste d’opposition n’ayant été autorisée à participer. Mais au sein de l’opposition, qui appelle à la « désobéissance civile », le niveau de frustration fait craindre d’éventuels troubles lors du scrutin.

Vendredi, comme si de rien n’était, la campagne électorale s’ouvrira officiellement. Lundi, la Haute autorité de l’audiovisuel et de la communication (HAAC) a défini, par tirage au sort, l’ordre de passage des représentants des deux partis de la mouvance présidentielle sur les médias publics pour la campagne médiatique.

Depuis le 6 avril, et jusqu’au 16, plus de 700 000 électeurs – nouveaux majeurs, personnes ayant formulé une demande de duplicata ou de transfert de centre de vote – sont appelés à retirer leurs cartes.

L’opposition semble démunie

« Il n’y a aucune raison pour que le processus électoral s’arrête. Dans une démocratie, c’est le respect des lois qui est impératif », plaidait, le week-end dernier, Jean-Michel Abimbola, député de la mouvance, avant d’affirmer que l’opposition « ne voulait pas aller aux élections ». « Leur agenda politique, c’est d’arrêter les réformes, de bloquer le président Talon, de le pousser à l’erreur institutionnelle et constitutionnelle pour pouvoir écourter son mandat », a-t-il accusé.


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Un argumentaire très loin de calmer la colère de l’opposition. Toutes obédiences confondues, celle-ci continue de fustiger son « exclusion » du processus électoral. Mais, elle semble bien démunie, à quelques jours d’un scrutin auquel elle est condamnée à assister en spectatrice.

Les différentes tentatives de médiations politiques ont toutes échouées ces dernières semaines. Et la stratégie de la rue ne semble pas, elle non plus, à même de faire plier l’exécutif. L’appel à la « désobéissance civile » lancé mercredi 3 avril par Les Forces cauris pour un Bénin émergent (FCBE), parti de l’ancien chef d’État Thomas Boni Yayi, Restaurer l’espoir (RE) et le Parti pour la libération du peuple (PLP) a tourné court.

Les manifestations organisées le lendemain ont été dispersées avant même de démarrer, et les militants de l’opposition ont fait face à un impressionnant déploiement de forces, la police et l’armée ayant été déployés en masse. Des chars avaient même été positionnés à plusieurs grands carrefours de Cotonou.

« Seuil de tolérance »

Dans un pays habitué, depuis les années 1990, à organiser des élections pacifiques et assurer l’alternance politique sans anicroche, l’émergence de craintes de violences politiques choque. « Les forces politiques de l’opposition hésitent à faire recours à la violence. Nous ne sommes pas habitués à ce type de blocage, à cette témérité du chef face à laquelle la violence deviendrait la seule alternative. Et personne ne sait jusqu’où la violence nous emmènera  », constate le sociologue Comlan Atindéhou.

Lundi, l’ancien garde des Sceaux Victor Topanou, s’est fendu d’une lettre ouverte à Patrice Talon dans laquelle il s’inquiète de voir atteint le « seuil de tolérance » de la société béninoise sur le point d’être atteint.

« Le niveau à partir duquel le moindre acte, souvent insignifiant, la fait basculer dans la violence. C’est également ce que j’appelle la situation pré-insurrectionnelle et je crains fort que la poursuite du processus électoral est cet acte insignifiant qui fera basculer notre société dans la violence », met en garde l’ancien ministre. « Je ne le souhaite pas, bien entendu, mais pour qu’il en soit autrement, il ne tient qu’à vous [Patrice Talon] d’arrêter ce processus devenu illégitime ».

Et, comme pour donner plus de poids symbolique à ce qu’il présente comme un avertissement solennel, Victor Topanou a titré son texte « Tout devient possible ». Une référence à une phrase de Robert Dossou, l’ancien président du Comité national préparatoire de la Conférence nationale du Bénin, qui, en 1990, « lorsque la Conférence nationale avait proclamé sa souveraineté que « tout devenait possible ». C’était sa façon à lui de conjurer la violence qui pouvait en découler », souligne Victor Topanou.

Vers une révision constitutionnelle ?

L’opposition, pour l’instant, se contente, de déclarations officielles virulentes, à l’instar des militants des FCBE de Djougou (13e circonscription électorale, dans le centre du pays), qui dénoncent dans ces élections un « match amical dangereux et anti démocratique projeté par les ennemis de notre démocratie ». Ces militants ont annoncé, sans en dire plus, qu’ils mèneront des « activités de contre-campagne » lors de la période de campagne électorale.


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C’est à l’ouverture officielle de la campagne que l’on pourra mesurer effectivement la capacité de mobilisation de chaque camp. Et à l’issue du vote, le taux de participation sera également particulièrement scruté. « Même avec un taux de participation de 20%, nous ressentirons cela comme un désaveu », estime Anselme Soukpon, un cadre de l’Union social libérale (USL, opposition).

Pour Didier Mensah, le gouvernement de Talon ne fait pas un « simple passage en force ». « L’enjeu, c’est de tester la capacité du peuple béninois à défendre sa démocratie. Si le scrutin se tient effectivement, tout sera désormais possible, en pire ».

En ligne de mire de l’opposant : le soupçon de voir Patrice Talon profiter d’une majorité absolue au parlement pour réviser la Constitution et faire passer, enfin, les réformes institutionnelles qu’il défend, après deux tentatives infructueuses de révision constitutionnelle.

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