Agroalimentaire

Fiscalité : les brasseurs camerounais sous pression

Une moto de livreur de bières, au Cameroun (Illustration).

Une moto de livreur de bières, au Cameroun (Illustration). © Creative Commons / Flickr / Mimbo benskin

En dépit d’une augmentation des prix consentie par Yaoundé, l’industrie brassicole camerounaise se plaint d’être depuis quatre ans une vache à lait pour l’administration fiscale et demande une pause.

L’industrie brassicole camerounaise a en partie obtenu gain de cause, après moult atermoiements. Le 12 mars, les prix des boissons, principalement des bières et de certaines boissons gazeuses, connaissaient une hausse comprise entre 25 et 50 F CFA  (0,04 et 0,08 euro), en dépit du refus des associations de défense des consommateurs.

Une bataille de haute lutte arrachée par cette filière composée la Société des brasseries du Cameroun (SABC – groupe Castel), de Guinness Cameroon (groupe Diageo) et de l’Union camerounaise des brasseries (UCB – groupe Kadji).

Cette augmentation consécutive à l’introduction de nouvelles mesures fiscalo-douanières introduites dans la loi de finances 2019, n’a pour autant pas permis d’absorber l’intégralité du choc fiscal. Réunies au sein de la Cameroon Alcohol Producers Association (CAPA), ces trois entreprises annonçaient dès novembre une hausse du prix de la bouteille de bière qu’elles évaluaient entre 100 et 150 F CFA.

Menaces de restructuration

Sans une telle hausse des prix, avançaient-elles, elles seraient amenées à des mesures de restructuration : des licenciements pouvant aller jusqu’à 15 % des effectifs chez certaines, arrêt des approvisionnements en matières premières locales pour le sucre, le maïs et le sorgho, ce qui aurait pesé sur des fournisseurs tels que Sosucam (groupe Somdiaa) ou Maiscam (groupe Abbo), et enfin un gel des investissements.

Ces arguments ont en partie porté. Mais redoutant une réaction négative des consommateurs, le gouvernement camerounais n’a consenti qu’une augmentation minimale des prix. Résultat, l’industrie brassicole estime l’impact des nouvelles mesures fiscales à 8 milliards de F CFA, malgré la hausse des prix.

« À ce coût financier s’ajoutent la perte de compétitivité en comparaison des produits importés et les charges de mise en œuvre des changements de prix : modification d’étiquettes en procédure d’urgence et communication sur les nouveaux prix », précise Kimani Kirore Mwaura, le directeur général de Guinness Cameroon, par ailleurs président de CAPA.

Un droit d’accises qui a évolué

Ce choc ne tient pas compte de celui subi sur les spiritueux, évalué par l’industrie entre 500 et 800 F CFA par bouteille, en fonction de la gamme, et qu’elle a du mal pour le moment à déterminer. Mais il révèle un profond malaise entre l’administration fiscale et les producteurs camerounais, palpable depuis près de quatre ans.

« La charge fiscale sur le secteur brassicole au Cameroun, notamment en matière de droit d’accise, est la plus élevée de la sous-région Cemac, t elle est également supérieure à celle en vigueur au Nigeria », regrette Kimani Kirore Mwaura. Ce droit d’accises est en place depuis bientôt trois décennies, mais mais a évolué : alors qu’il reposait à l’origine uniquement sur la valeur des produits, la révision de la directive Cemac, dès 2013, a ouvert d’autres pistes. En 2015, le Cameroun a ainsi introduit des droits d’accises spécifiques que dénoncent les producteurs de boissons alcoolisées et qui ont provoqué une première augmentation des prix de 50 F CFA.

Avec les mesures contenues dans la nouvelle loi de finances, les brasseurs ont fait leurs calculs. Le poids des impôts (voir ci-dessus), ajouté à celui des droits de douane, passe de 46 % – taux déjà le plus élevé de la sous région – à 55 %. Une tendance accentuée par la décision de faire reposer le droit d’accises non plus sur le distributeur, mais sur le consommateur final, ce qui a accru la pression fiscale de quatre points. En outre, le secteur doute de l’efficacité d’une telle taxe, dans la mesure où elle est difficile à appliquer, les prix variant en fonction des canaux de distribution des produits, de leur lieu de vente, des promotions… Le Kenya et l’Afrique du Sud l’ont d’ailleurs abandonnée.

Un levier pour augmenter les recettes de l’État

Du côté des autorités, on assume cette évolution. « Notre taux de pression fiscale est faible, autour de 15 %. Et les boissons constituent l’un des rares produits de grande consommation sur lesquels l’État peut s’appuyer pour accroître ses recettes », reconnaît un cadre de la direction générale des impôts.


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« L’existence de plusieurs offreurs faisant jouer la concurrence, nous ne sommes pas prisonnier d’un seul acteur pour collecter les recettes », poursuit notre fonctionnaire avant de fustiger « la mauvaise foi des brasseurs ».

Une « pause fiscale »

En dépit de ce choc fiscal qui se double d’une perte d’activité de l’ordre de 20 % due à la crise anglophone, le secteur semble bien résister à la conjoncture. Le chiffre d’affaires des trois entreprises brassicoles a cru de 2,7 % sur les deux dernières années, passant de 445,1 à 457,2 milliards de F CFA.

Mais le secteur demeure sur une corde raide, les producteurs nationaux estimant que la pression fiscale est un appel d’air pour la concurrence, notamment de l’industrie nigériane qui, profitant de ses bas coûts de production et d’une frontière poreuse, ne cesse d’inonder le marché camerounais. Et la suppression en 2018 par Abuja du droit d’accises ad valorem au profit des droits d’accises spécifiques risque d’accentuer le phénomène.

Pour l’heure, l’industrie demande l’instauration d’une pause fiscale pour lui permettre de se remettre. « L’administration fiscale devrait comprendre que la taxation du secteur brassicole a atteint et même dépassé le point d’inflexion où « l’impôt tue l’impôt » », soupire le président de CAPA. Mais il est peu certain que Yaoundé, sous programme avec le FMI et en quête de davantage de recettes, l’entende de cette oreille.

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