Défense

Offensive du maréchal Haftar en Libye : la Tunisie et l’Algérie sur le qui-vive

Le maréchal Khalifa Haftar.

Le maréchal Khalifa Haftar. © NICOLAS MESSYASZ/SIPA ; DR

Les troupes de l’Armée nationale libyenne (ANL) du maréchal Khalifa Haftar, l'homme fort de l'est libyen, ont lancé mercredi soir une offensive pour prendre la capitale Tripoli. Une nouvelle escalade de violence qui inquiète les voisins tunisien et algérien, sur qui se répercutent depuis 2011 les soubresauts de la crise libyenne.

En première ligne étant donné que certains combats ont lieu autour de Tripoli, à 180 kilomètres de sa frontière – où s’activent déjà certains groupes armés – la Tunisie a réagi aux mouvements du maréchal Haftar. Le ministère de la Défense a affirmé dans un communiqué avoir pris « les précautions nécessaires pour sécuriser sa frontière sud-est et faire face à d’éventuelles répercussions de la situation en Libye ». Il en appelle à la vigilance des militaires aux postes-frontières et à l’utilisation de tous les moyens de surveillance.


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Le Conseil de sécurité nationale, présidé par le chef de l’État Beji Caïd Essebsi, a également renouvelé l’état d’urgence pour un mois. Il souligne « la gravité des événements survenus dans ce pays frère, et la nécessité d’éviter l’escalade en accélérant la mise en place d’une solution politique reposant sur le dialogue entre toutes les parties ». Une déjà affichée le week-end dernier à Tunis, au cours d’une réunion spéciale en marge du 30e sommet de la Ligue arabe.

Répercussions sécuritaires en Tunisie depuis 2011

« Le pouvoir tunisien et les soldats aux frontières ont appris à gérer cette réalité et à vivre avec la crise voisine. Je ne pense pas que ce qu’il se passe puisse engendrer un soulèvement dans le Sud, car le contexte n’est plus le même qu’en 2015 », tempère un consultant tunisien, expert de la question libyenne.

Si la situation perdure, les conséquences pourraient être importantes pour la Tunisie, car des accrochages ont lieu à quelques dizaines de kilomètres de sa frontière

Cette zone a en effet déjà inquiété le pays à plusieurs reprises depuis le tournant de 2011 et sa série de bouleversements régionaux. Des épisodes ont particulièrement marqué les Tunisiens : de l’accueil de réfugiés libyens sur leur sol durant la chute de Mouammar Kadhafi (la Tunisie demeurant une base arrière pour ses voisins), aux liens entre groupes terroristes (les auteurs des attentats de Sousse et du Bardo, en 2015, auraient par exemple été formés en Libye), jusqu’à la tentative d’incursion de Daesh sur son territoire à Ben Guerdane en 2016.

« Si la situation perdure, avec un scénario d’encerclement et une stratégie d’épuisement similaire à celle qu’on a pu voir par le passé à Benghazi, les conséquences pourraient être importantes, en particulier pour la Tunisie, car des accrochages ont lieu à quelques dizaines de kilomètres de sa frontière », prévient Hamza Meddeb, chercheur à l’Institut universitaire européen de Florence, spécialiste de cette zone. Pour lui, tout dépendra de l’évolution dans les prochains jours des forces en présence.

Déplacements de populations et commerce informel

Si les combats se poursuivent, les analyses s’accordent à imaginer un retour des milliers de Tunisiens travaillant en Libye. Ils y seraient encore 30 000 – contre 150 000 avant 2011 – , selon une source au ministère tunisien des Affaires étrangères.

Si la situation s’aggravait, des déplacements internes et la fuite de nombreux Libyens vers la Tunisie sont également à craindre. Des mouvements d’autant plus redoutés que des difficultés économiques « très sévères » pèsent sur certaines familles, et que la capitale libyenne a vu sa population doubler voire tripler depuis 2011, souligne Hamza Meddeb. « Cela fait plus de sept ans que la Libye est instable, et on ne peut plus imaginer la Tunisie sans les Libyens. Ils font partie de notre tissu économique et social », relativise le consultant tunisien contacté par Jeune Afrique.


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Le transport de biens et de marchandises peut également être freiné, voire bloqué, sur la route menant de Tripoli au poste-frontière de Ras Jdir. De quoi peser sur l’économie de la Tunisie, dont les échanges formels avec son voisin ont déjà considérablement tari ces dernières années.

Cette instabilité pourrait-elle favoriser les activités de réseaux informels très puissants de part et d’autre de la frontière ? « Ceux-ci ne sont pas impliqués dans des groupuscules armés, assure Kamel Laaroussi, chercheur en anthropologie à l’Institut des régions arides de Medénine. Lors des évènements de mars 2016 à Ben Guerdane, ce sont les réseaux de contrebandiers qui ont prévenu l’armée et contré le mouvement. »

Alger « extrêmement préoccupé »

Côté algérien, la frontière commune avec la Libye se trouve bien plus au Sud, mais cela n’avait pas empêché par exemple l’opération d’In Amenas en 2013, où des ravisseurs venant de Libye avaient tué 37 otages sur le site gazier de Tiguentourine.

Il est peu probable que l’Algérie post-Bouteflika intervienne diplomatiquement et puisse avoir l’audace de critiquer l’offensive de Haftar

La communication – en particulier militaire – y est davantage verrouillée et les dispositifs sécuritaires sont plus difficilement traçables. Ce vendredi, la diplomatie algérienne – dont le chef, Ramtane Lamamra, a fait les frais du remaniement dimanche dernier, deux jours avant la démission du président Bouteflika – a assuré suivre avec « une extrême préoccupation » les développement en Libye, et appelé les acteurs à « éviter toute escalade de la violence ». La tenue de la conférence nationale, prévue mi-avril à Ghadamès, est sérieusement menacée par les combats des derniers jours.

Le maréchal Haftar a-t-il profité du soulèvement algérien pour lancer son opération ? « Il est peu probable que l’Algérie post-Bouteflika intervienne diplomatiquement et puisse avoir l’audace de critiquer l’offensive de Haftar », estime Jalel Harchaoui, chercheur à l’Institut néerlandais de relations internationales de Clingendael, spécialiste des situations de conflit.

Un contexte différent de 2012-2014

Certains s’interrogent aussi sur la capacité de l’armée algérienne à faire face en cas de troubles. « Depuis 2016, l’idée d’une reprise en main d’une partie de la Libye par l’Armée nationale de Khalifa Haftar ne semble pas si mal vue par les autorités algériennes. Selon elles, les forces du maréchal pourraient même lutter contre l’insécurité en Libye », tempère Akram Kharief, directeur de publication du site Mena défense, pour qui l’état-major suit aussi bien la situation interne que ce qu’il se passe de l’autre côté de la frontière est.


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« Nous ne sommes plus dans la logique de 2012 à 2014, quand des groupes islamistes hostiles étaient dans une logique transnationale, leur premier réflexe étant de traverser les frontières dès que ça se passait mal en Libye, rappelle Jalel Harchaoui. Par contre, si on repart vers une guerre civile avec un réengagement des alliances et une perte d’efficacité des corridors diplomatiques, ce serait un énorme pas en arrière qui n’irait pas dans l’intérêt des Algériens. »

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