Société

Cameroun : Jean-Pierre Saah, un producteur de musique influent et controversé

Des tirs de gaz lacrymogènes ont été employés à Douala après une rixe entre forces de sécurité. (photo d'illustration)

Des tirs de gaz lacrymogènes ont été employés à Douala après une rixe entre forces de sécurité. (photo d'illustration) © Flickr/CC/Christine Vaufrey

Il continue de fasciner malgré son décès, le 31 mars dernier, à la suite d’une agression à son domicile. La fin du parcours d’un magnat des affaires qui aura marqué de son influence l’univers musical africain de ces trois dernières décennies.

Il ne disposait d’aucune page officielle sur Internet. Pas de profil Facebook, pas de compte Twitter. Les photos de lui sont rares. Les informations le concernant, elles, sont presque inexistantes sur les moteurs de recherche. C’est que la vie de Jean-Pierre Saah, tué le 31 mars dernier à l’âge de 65 ans, était entourée de bien de mystères. « Il était très ouvert, recevait tout le monde chez lui et était toujours prompt à écouter et aider », rectifie d’emblée Bertrand Nono, son petit frère, qui reçoit avec son oncle dans la maison du défunt à Bonabéri, un quartier de Douala. Celle-là même où l’homme que l’on retient comme étant un homme d’affaires et un producteur de musique influent a été tué deux semaines plus tôt par des individus encore non identifiés.

C’est ici, dans cette villa avec jardin plongée dans le deuil, que s’est installée sa famille. Dans l’attente des funérailles, ils reçoivent quotidiennement des visiteurs, remettant les pièces du puzzle en place afin de constituer la personnalité de Jean-Pierre Saah.

Des affaires florissantes

C’est à Nkongsamba, dans la région du Littoral du Cameroun, qu’en 1981, ce premier né d’une fratrie de trois enfants se lance dans les affaires, abandonnant une scolarité engagée quelques années plus tôt dans la ville de Bamenda. Il développe très tôt un sens des affaires. Aidé par son père agriculteur, le jeune Jean-Pierre Saah ouvre alors un magasin de vêtements qu’il baptise « Mini Bazar ». « Il n’a jamais regretté son choix de quitter l’école », confient ses proches à Jeune Afrique.

À cette époque, la ville de Nkongsamba – jadis classée au 3e rang des plus dynamiques du Cameroun – vibre au rythme de la culture du café, l’un des principaux produits d’exportation du pays. L’argent coule à flot dans les souks du marché central. De nombreux expatriés y sont installés, des négociants agricoles pour la plupart. C’est aussi le fief des « feymens », ces individus spécialisés dans l’arnaque et réputés pour leur propension à exhiber leurs biens matériels.

C’est à Nkongsamba qu’il s’initie aux petites arnaques

Jean-Pierre Saah se façonne dans cet environnement, devenant un redoutable commerçant, selon les dires de sa famille. « C’est aussi là-bas qu’il s’initie aux petites arnaques, auprès de ses proches la plupart du temps. À cette époque, le leader de ce mouvement s’appelait Donatien Koagne », décrypte Jean-François Channon, journaliste et directeur de publication du quotidien local Le Messager, ayant étudié le phénomène des « feymania ». Les affaires de Jean-Pierre Saah sont un tel succès qu’il s’offre une Peugeot 504 en 1983, « un symbole de réussite » pour son entourage. Ambitieux, il quitte cependant Nkongsamba en 1984 pour Douala, capitale économique, qui lui donne la possibilité d’explorer de nouveaux horizons.

Un rythme de vie qui interroge

Ce passionné de musique se rapproche alors des milieux du Makossa dans la ville de Bonadibong, et notamment du chanteur Géo W. Masso. Il ouvre « Vertige » – un magasin de vente d’appareils musicaux – et s’essaye à la production, un engouement qui le mènera bien plus tard au lancement du label JPS Production. « Jean-Pierre Saah a produit deux artistes en leur donnant un million de francs chacun, mais ce fut un échec. Il a donc décidé de se concentrer sur son magasin », se remémore l’un de ses amis.

Mais si on ne lui connait qu’une seule activité officielle, sa fortune, sujette à une certaine opacité, croit rapidement, et son rythme de vie avec. De nature plutôt secret, selon son frère, Jean-Pierre Saah en parla peu. Vers 1990, l’homme d’affaires quitte l’appartement qu’il occupait au quartier Akwa pour se construire sa fameuse villa chic au quartier Bonabéri. Il multiplie les voyages en Europe et son parking s’agrandit, attirant l’œil des voisins sur lui. « Il y avait au moins vingt véhicules dans cette résidence. Lorsqu’il y avait des réceptions, on était obligé de les déplacer vers un parking », raconte un proche. Et très vite, les ennemis se signalent.

Il était entouré de pas moins de cinq véhicules

Placé sous haute sécurité

Suite à une agression armée, il décide de renforcer sa sécurité. Il roule même en cortège dans les années 1992 et 1993. « Il était entouré de pas moins de cinq véhicules », témoigne un de ses anciens chauffeurs. Il est gardé par des agents privés en journée, et des policiers patrouillent à son domicile dans la nuit. Des mesures fortes qui créent le mythe autour de sa personne mais, surtout, suscitent des interrogations sur l’origine de sa fortune.

Cet incident l’a-t-il amené à multiplier des activités dans le secteur formel, afin de ne pas attirer l’attention ? Sa famille répond par la négative, arguant que Jean-Pierre Saah a eu un casier judiciaire vierge durant toute cette période. Mais pour des acteurs du showbiz de cette époque, Jean-Pierre Saah aurait eu des accointances avec le milieu des « feymens ». « Comment expliquez-vous que quelqu’un accumule autant de richesse sans que l’on ne sache d’où elle provient ? », s’interroge un artiste sous couvert d’anonymat. À Jeune Afrique, si beaucoup de personnes l’ayant côtoyé lui reconnaissent « de nombreux ennemis liés à ses activités de feyman », les preuves restent minces. « Peu de personnes osent parler contre lui », précisent-ils. « Ces accusations sont des rumeurs sans fondement », rétorquent ses proches.

En 1994, il est interpellé par la police puis transféré au SED à Yaoundé, sans notification

Case prison

Toujours est-il qu’en 1994, Jean-Pierre Saah se lance dans l’immobilier. Il achète une propriété à Bali, l’un des quartiers résidentiels de Douala, sur lequel il battit son premier immeuble. Cette acquisition marquera un tournant dans sa vie. Le 24 décembre 1994, il est interpellé par la police à Bonanjo, puis transféré au Secrétariat d’État à la défense (SED) à Yaoundé, sans notification.

« Il a été conduit manu militari à l’aéroport de Douala par les agents de sécurité, et mis dans un avion à destination de la France », raconte le journaliste Jean-François Channon, présent au moment des faits. Pour Jean-Pierre Saah, c’est un ancien ministre de la Justice, Douala Moutome, depuis décédé, qui serait à l’origine de son arrestation. « Ce ministre souhaitait acheter la même propriété que Jean-Pierre Saah, mais le vendeur exigeait d’être payé en devises étrangères car il envisageait de s’installer en France », croit savoir l’un de ses meilleurs amis, qui avance : « Douala Moutome n’avait pas la somme requise en francs français, il s’est vu devancé et ça l’a fortement déplu ». « Le ministre en question ne s’est jamais prononcé sur ces accusations et n’a pas été inquiété », nuance le journaliste, confirmant néanmoins que cette arrestation fut « extrajudiciaire ». Après environ huit mois de détention, Jean-Pierre Saah est remis en liberté et choisit l’exil.

JPS Production

Sur les conseils du chanteur François Nkotti, Jean-Pierre Saah se relance dans la production musicale, cette fois à Paris. En 1996, il recrute Elvis Kemayo, un artiste de renom, à qui il confie la direction artistique du label JPS Production qu’il vient de créer. Les succès s’enchaînent et le producteur devient incontournable. Ses royalties approcheraient alors les 30 millions de F CFA par mois, selon oncle.

Il est sollicité pour diriger le club des Panthères de Bagangté, mais aussi la société camerounaise en charge de la gestion des droits d’auteurs, la mairie du 4e arrondissement de Douala ou pour devenir l’un des notables de son village Bangoulap. « Il a refusé à chaque fois, car il préférait agir dans l’ombre », relate son frère cadet.

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