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Cet article est issu du dossier «Démission de Bouteflika : les six semaines qui ont ébranlé l'Algérie»

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Politique

Démission de Bouteflika : « C’est un coup d’État sous une forme particulière »

Le général Ahmed Gaïd Salah à l’académie militaire Houari-Boumédiène de Cherchell, en juillet 2018 (image d'illustration).

Le général Ahmed Gaïd Salah à l’académie militaire Houari-Boumédiène de Cherchell, en juillet 2018 (image d'illustration). © Anis Belghoul/AP/SIPA

Après plusieurs appels du chef d'état-major de l'armée à l'application de l'article 102 de la Constitution, les militaires algériens ont poussé Abdelaziz Bouteflika à quitter sur-le-champ ses fonctions, celui-ci s'exécutant quelques minutes plus tard. Pour le spécialiste de l'armée algérienne Moussaab Hammoudi, il s'agit d'un « coup d’État » qui ne dit pas son nom.

L’appel formulé par l’état-major, dans un communiqué rendu public mardi soir, à « appliquer immédiatement » les articles 7, 8 et 102 de la Constitution prévoyant la destitution du président, a été immédiatement suivi d’effet. Dans la foulée, le président Abdelaziz Bouteflika a présenté officiellement sa demande de démission au Conseil constitutionnel, qui a acté mercredi 3 avril la vacance du pouvoir.


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Si les deux chambres du Parlement doivent désormais se réunir pour valider l’intérim confié pour quatre-vingt-dix jours au président du Conseil de la nation, Abdelkader Bensalah, le temps d’organiser une nouvelle élection présidentielle, l’épisode confirme une nouvelle fois le poids indéniable de la grande muette dans le jeu d’alternance en Algérie.

Moussaab Hammoudi, chercheur doctorant à l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS) de Paris, qui travaille notamment sur l’autoritarisme en Algérie, analyse pour Jeune Afrique les raisons et les enjeux de l’initiative de l’armée.

Jeune Afrique : La vidéo du chef d’état-major de l’armée lisant le communiqué dans lequel il somme le président de quitter le pouvoir a été retransmis au journal télévisé national. Sur la forme, la méthode de diffusion de ce fameux texte interroge. Pourquoi n’est-ce pas un coup d’État ?

Moussaab Hammoudi : C’est un coup d’État, mais c’est un coup d’État sous une forme particulière. C’est la particularité du régime algérien depuis l’indépendance : c’est toujours un char qui amène le nouveau dirigeant du pays, mais aussi qui lui fait quitter le palais présidentiel. Lors de son arrivée au pouvoir en 1999, Bouteflika avait déclaré dans une interview : « Dîtes aux généraux de me bouffer s’ils le peuvent ». Vingt ans plus tard, l’histoire s’est retournée contre lui.

Est-ce inédit dans l’histoire de l’Algérie que l’armée ne reconnaisse plus l’autorité de la présidence, comme elle l’a fait dans son communiqué de mardi ?

L’intervention de l’armée en temps de crise n’est pas une exception, c’est la règle. C’est l’armée, à la veille de l’indépendance, qui a destitué le Gouvernement provisoire de la République algérienne (GPRA). Houari Boumédiène, ministre de la Défense, a alors placé Ben Bella au poste de président, avant de le destituer seulement trois années plus tard, et de prendre sa place à la tête de l’État. Après la mort de Boumédiène en 1978, ce sont encore les militaires qui ont confié à Chadli Bendjedid la magistrature suprême.

Zéroual a été remplacé en 1999 par Abdelaziz Bouteflika. On sait désormais la manière dont ce dernier épisode s’est lui aussi soldé

C’est encore une fois elle qui l’a poussé vers la sortie. Elle l’a remplacé aussitôt par Mohamed Boudiaf qui prend la tête du Haut comité d’État, créé pour assurer la transition à l’époque. Ce dernier a été tué par un militaire en direct pendant un de ses discours en juin 1992. C’est ensuite au tour de Liamine Zéroual de prendre la tête de l’état, un général devenu civil. Mais une nouvelle fois, Zéroual a été contraint de quitter le pouvoir à cause d’un désaccord avec les forces armées. Il a ensuite été relayé en 1999 par Abdelaziz Bouteflika. On sait désormais la manière dont ce dernier épisode s’est lui aussi soldé.

Dans son communiqué, l’armée reconnaît la présence de « forces non constitutionnelles » qui seraient aux manettes. C’est un fait nouveau. Comment expliquer un tel renversement de situation ?

Ce qui rend le régime algérien si difficile à comprendre, c’est son fonctionnement. Celui-ci repose sur un rapport de force dont les protagonistes sont différents clans qui font preuve d’une loyauté mutuelle. Dès que cette règle se brise, cela chamboule tout. Ahmed Gaïd Salah, qui a toujours été très loyal envers Abdelaziz Bouteflika, a provoqué une fissure lors de son premier appel à appliquer l’article 102 de la constitution, ouvrant la voie à la destitution du président.


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Le chef d’état-major de l’armée cherchait alors à sauver le régime, tout en répondant à l’une des revendications de la rue. Ce sacrifice lui paraissait inévitable dans de telles circonstances. Mais le texte de mardi a été motivé par une plus grande trahison : celle de l’alliance entre Saïd Bouteflika, frère et conseiller du président, avec le général à la retraite et ex-patron du renseignement Mohamed Mediène, alias Toufik. Cet homme est l’ennemi de Gaïd Salah et également celui d’Abdelaziz Bouteflika.

Saïd Bouteflika a contacté Toufik pour qu’il le rencontre secrètement, lui demandant de recruter Liamine Zéroual pour mener la transition. Ce partenariat avait pour but de faire tomber Gaïd Salah. Pour l’armée, intégrer Toufik dans ce processus était impardonnable. Celui qui tient l’état-major et les régions militaires algériennes a été assez puissant pour prendre les devants et enrayer l’initiative aussi rapidement.

L’armée a-t-elle remporté son bras de fer face au camp Bouteflika, ou doit-on s’attendre à une prochaine guerre des clans ?

Je pense que le clan Bouteflika est bel et bien fini. Ali Haddad, homme d’affaires proche de la famille, est en prison. Une chasse aux sorcières contre l’oligarchie économique est en marche.


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Gaïd Salah n’ignore pas que le dégagisme qui traverse les rues algériennes le concerne également. C’est pour cela qu’il doit réconforter les manifestants et faire ces gestes. Des enquêtes judiciaires sont bel et bien en cours, mais ira-t-il jusqu’à s’en prendre aux alliés de l’armée ? Je ne le crois pas.

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