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L’honneur terni du général Poncet

La ministre française de la Défense suspend à titre conservatoire le patron de l'opération Licorne de mai 2004 à juin 2005. Il aurait « couvert » l'exécution pure et simple d'un Ivoirien, le 13 mai dernier.

« Faits d’une extrême gravité », « méthodes non conventionnelles », « falsification de compte-rendu »… Les mots tombent comme autant de sentences martiales dans l’entourage du ministre de la Défense Michèle Alliot-Marie pour expliquer et justifier une mesure sans précédent au sein de l’armée française depuis la fin de la guerre d’Algérie : la suspension, le 17 octobre, d’un général quatre fois étoilé et l’ouverture d’une information judiciaire pour « homicide volontaire » qui pourrait, à court terme, le viser, ainsi que deux autres officiers susceptibles, eux aussi, d’être traduits devant le tribunal militaire.
Au centre de cette procédure d’exception ne pouvait figurer qu’un personnage hors normes : Henri Poncet, 56 ans, patron de l’opération Licorne en Côte d’Ivoire de mai 2004 à juin 2005. Ce saint-cyrien, docteur en économie, est de la race, en voie de disparition, des officiers « politiques », un pied dans le baroud et l’autre dans les antichambres ministérielles. Formé à l’école de la Division parachutiste (DP), ancien chef du Commandement des opérations spéciales, cet homme secret et bougon, aux réflexes de chef de clan, a crapahuté du Liban au Kosovo en passant par l’Afghanistan et le Rwanda, où il dirigea, en 1994, en plein génocide, l’opération Amaryllis d’évacuation des Français. Passant sans transition de l’entraînement commando aux bureaux feutrés de la Rue Saint-Dominique, Henri Poncet a été le conseiller Afrique de deux ministres de la Défense, Charles Millon et Alain Richard, avant de commander diverses unités d’élite, puis de sauter au coeur du bourbier ivoirien comme on saute en parachute : sans aucun état d’âme.
« Chef lumineux » pour les uns, « manipulateur et cassant » pour les autres, le général Poncet gère à sa manière la grande crise franco-ivoirienne de novembre 2004, en Bigeard bis persuadé que seuls les opérationnels de terrain peuvent comprendre la réalité des choses et que toute vérité n’est pas bonne à transmettre à sa hiérarchie. C’est lui et lui seul qui prend ainsi la décision de détruire, sur l’aéroport de Yamoussoukro, les deux Sukhoï responsables du raid meurtrier sur la base française de Bouaké – informé qu’après coup d’un ordre de destruction qu’il avalisera et étendra aussitôt à la totalité de la flotte aérienne ivoirienne. C’est lui et lui seul qui, dans la nuit de ce même 6 novembre, décide de recourir aux hélicoptères de combat pour empêcher la foule des manifestants de traverser les deux ponts d’Abidjan. C’est lui et lui seul, enfin, qui, le 9 novembre, ordonne aux forces spéciales d’aller prêter main forte aux marsouins du colonel Destremau bloqués dans l’hôtel Ivoire, avec autorisation de tirer. Résultat : les relations qu’entretient Henri Poncet, tant avec l’ambassadeur de France, Gildas Le Lidec, qu’avec les bureaucrates de son ministère de tutelle deviennent peu à peu exécrables, presque aussi mauvaises qu’avec Laurent Gbagbo, qui le soupçonne – peut-être pas tout à fait à tort – d’avoir cherché à provoquer son renversement pendant ces journées de folie. Si certains, dès lors, à Paris, attendent le général Poncet au tournant, nul n’ose encore le critiquer. Et pour cause : l’opération de regroupement et d’évacuation de quelque 9 000 étrangers d’Abidjan, dont 8 300 Français, qu’il a lui-même menée de bout en bout, est considérée comme un modèle du genre. Remplacé par le général Erik Irastorza au terme de sa mission, Poncet rentre en France couvert d’honneurs : une quatrième étoile, une décoration de plus remise par Jacques Chirac en personne, et un commandement de prestige, la région militaire du Sud-Ouest, avec siège doré à Bordeaux.
C’est là que son passé ivoirien le rattrape. Le 11 octobre, le chef d’état-major de l’armée de terre, le général Bernard Thorette, apprend presque par hasard – des confidences faites à un capitaine, qui les a transmises à un général, lequel lui en a fait part – qu’un incident grave a eu lieu cinq mois plus tôt en Côte d’Ivoire, mettant directement en cause la responsabilité de militaires français. Il faudra moins d’une semaine pour qu’une première enquête soit diligentée et que la sentence de suspension du général Poncet, « à titre conservatoire », soit prise. Entre-temps, Thorette en a référé au général Bentegeat, chef d’état-major des armées, lequel a informé Michèle Alliot-Marie, qui a pris elle-même la décision, non sans avoir recueilli l’accord préalable de Jacques Chirac. Explication officielle : « Manquements graves à la loi, aux règlements militaires et aux ordres ». De quoi s’agit-il ? L’affaire remonte au vendredi 13 mai 2005, dans la région de Bangolo, à mi-chemin entre Man et Duékoué, à 600 kilomètres à l’ouest d’Abidjan. Dans ce far west ivoirien, en pleine « zone de confiance », ce sont les Français du contingent Licorne qui font régner un semblant d’ordre, parfois à la pointe du fusil-mitrailleur. Il est vrai que l’endroit, relativement proche de la frontière libérienne, est infesté de bandes armées incontrôlées, de braqueurs en tout genre et de milices d’autodéfense aux méthodes expéditives. Celle du village de Tah, par exemple, formée à la suite du massacre de 42 personnes. Firmin Mahé, 30 ans, en fait partie : plombier-électricien le jour, coupeur de route la nuit, il figure sur l’agenda des militaires français du 4e régiment de chasseurs alpins de Gap qui stationne dans la région. Motif : « Meurtres et viols. » Le 13 au matin, un peloton mécanisé du 4e RC commandé par un adjudant-chef s’arrête devant le barrage que le groupe d’autodéfense de Tah a dressé à l’entrée du village. On recherche Mahé. Les villageois répondent qu’il est parti sur la route, en direction du marché. Le peloton fait demi-tour et le repère le long du goudron. La suite, selon la version qui figure sur le rapport du chef de peloton, lequel rapport sera, après vérifications, avalisé tant par le colonel Éric Burgaud, commandant du Groupement tactique interarmées de l’Ouest (GTIA 2), que par le général Henri Poncet lui-même, se déroule ainsi : Mahé est intercepté, répond aux rafales de sommation en tirant sur les soldats français, lesquels ripostent, en état de légitime défense. Grièvement blessé, il s’effondre. Les Français le ramassent et le conduisent d’urgence vers le CHU de Man. Il meurt en route. Quatre jours plus tard, un communiqué officiel revendique en quelque sorte l’opération : « Une patrouille de la force française Licorne a abattu, vendredi dernier, dans la localité de Guchiebli située dans la région de Bangolo, un redoutable chef de milice dénommé Mahé. » Nul n’y prête attention, même pas les journaux d’Abidjan : ce genre d’incident est quasi quotidien dans l’Ouest ivoirien.
Le problème est que la fin réelle de l’aventure de Firmin Mahé n’a pas grand-chose à voir avec ce qui est consigné dans le rapport et que le général Poncet a « couvert » ses subordonnés sur toute la ligne, en sachant vraisemblablement que ce compte-rendu était falsifié. Mahé n’a pas tiré, il a tenté de fuir dans les hautes herbes qui bordent la route. Les Français ont alors arrosé de balles – 650 cartouches, selon l’enquête – la zone où il se trouvait, avant qu’il ne s’écroule, agonisant. Deux récits contradictoires ensuite : celui du ministère français de la Défense, qui affirme que le peloton a abandonné Firmin Mahé sur place, lequel décédera quelques instants plus tard. Et celui de la famille du défunt, qui soutient que le jeune homme a été achevé, puis son cadavre embarqué vers une destination inconnue : « Nous demandons aux Français de nous rendre son corps », dit-on aujourd’hui à Tah. En toute hypothèse, la légitime défense ne tient pas, et l’exécution pure et simple, précédée ou non de sévices, semble vraisemblable. Des faits gravissimes donc, mais que le haut état-major aurait fort bien pu solder, à la manière de la « Grande Muette », par une enquête et des sanctions purement internes, loin du regard des médias, s’agissant en outre d’un braqueur avéré et récidiviste que la force Licorne avait déjà arrêté par le passé – et que la justice ivoirienne avait immédiatement remis en liberté. Pourquoi, donc, ce brusque accès de moralisme, au point de désigner à l’opprobre public l’un des grands généraux de l’armée de terre ?
La thèse unique du règlement de comptes à l’encontre d’Henri Poncet – lequel, on l’a vu, n’a pas que des amis parmi ses collègues – ne tient évidemment pas la route pour une punition de ce niveau. En décidant de laver ainsi le linge sale en dehors du strict cadre familial, Michèle Alliot-Marie, appuyée par Jacques Chirac, a voulu faire passer un triple message. En direction des militaires présents en Côte d’Ivoire, tout d’abord : elle sera inflexible, et tout manquement sera sanctionné. Sur les quelque 50 000 soldats français qui se sont relayés depuis trois ans au sein du contingent Licorne, 12 ont déjà été condamnés pour vol, 1 pour meurtre, et 6 sont en attente de jugement pour viols. En direction d’elle-même ensuite, ou, plus exactement, de sa propre image : en faisant de la mort d’un Ivoirien une quasi-affaire d’État, MAM se rattrape des lenteurs, des hésitations et des contradictions qui furent les siennes en novembre 2004, lorsqu’il s’est agi de reconnaître que l’armée française avait bel et bien fait des victimes civiles à Abidjan. En direction de l’opinion internationale, enfin : il importe de démontrer que, à la différence des Américains en Irak, les Français savent, eux, punir leurs bavures et condamner leurs dérapages. Ce dernier point est évidemment le plus sujet à caution : toutes les armées du monde, surtout celles qui, à l’instar des marines de Ramadi ou des chasseurs alpins de Tah, sont utilisées à contre-emploi pour des tâches de maintien de l’ordre en contact permanent avec la population civile, commettent, un jour ou l’autre, ce genre d’exaction. Le reste n’est qu’affaire de proportions, de culture – et de volonté politique. Le général Henri Poncet voit ainsi son honneur vaciller pour le meurtre de Firmin Mahé. Le général Geoffrey Miller, lui, a obtenu une étoile de plus pour avoir enseigné aux geôliers d’Abou Ghraib, avec l’efficacité que l’on sait, les méthodes d’interrogatoire de Guantánamo…

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