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Cet article est issu du dossier «Démission de Bouteflika : les six semaines qui ont ébranlé l'Algérie»

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Politique

[Édito] Algérie : et maintenant ?

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Marwane Ben Yahmed est directeur de publication de Jeune Afrique.

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Les Algériens portent un drapeau national géant lors d'une manifestation à Alger, en Algérie, le vendredi 15 mars 2019 (photo d'illustration). © Toufik Doudou/AP/SIPA

Soudain, le miracle a eu lieu. Un éclair de lucidité a frappé les plus fieffés thuriféraires d’Abdelaziz Bouteflika.

Tous ceux qui, depuis vingt ans, s’échinent à cirer les babouches du zaïm, y compris depuis que ce dernier n’est manifestement plus en état de diriger un pays aussi complexe que l’Algérie – c’est-à-dire depuis 2012 –, retrouvent soudain la vue et leurs connexions neuronales.
L’un après l’autre, comme des dominos, les plus ardents partisans d’un cinquième mandat se mettent à exiger la démission de «Boutef» et/ou l’application de l’article 102 de la Constitution, qui autorise la destitution du chef de l’État pour raisons de santé. Élégante manière de pousser vers la sortie le fauteuil roulant présidentiel, afin de préserver l’essentiel à leurs yeux : eux-mêmes.
Le lâchage le plus symbolique, et le plus pharisien, est sans nul doute celui du chef d’état-major de l’armée, le général Ahmed Gaïd Salah, 79 ans. «Je serai avec le moudjahid jusqu’à sa mort», jurait-il naguère. Comme disait jadis l’évêque Massillon (1663-1742), « quiconque flatte ses maîtres les trahit ».


Le cas « Boutef » étant réglé, ou en voie de l’être, que va-t-il se passer à présent ? Depuis le début de la contestation, il y a plus d’un mois, le pouvoir a lâché tellement de lest qu’on pourrait le croire sur le point de s’envoler ! La vérité est qu’il est dans une impasse. Les multiples concessions qu’il a été amené à faire, avec une parcimonie qui confinait à l’improvisation permanente, n’ont fait qu’attiser le foyer de la révolte.
La majorité des Algériens ne veulent plus entendre parler d’un processus de transition constitutionnelle. Abdelkader Bensalah, le président du Conseil de la nation (Sénat), censé assurer l’intérim de la présidence jusqu’à l’organisation d’une nouvelle élection (dans un délai compris entre quarante-cinq et cent trente cinq jours) ? Voué aux gémonies. Le Conseil constitutionnel, présidé par Tayeb Belaïz, un affidé de Bouteflika ? Récusé. Noureddine Bedoui, le Premier ministre ? Abhorré. Ramtane Lamamra, le vice-Premier ministre ? Malgré d’honorables états de service et une image davantage préservée, il est, comme les autres – fût-ce Gaïd Salah –, rejeté par la rue : bonnet blanc et blanc bonnet !
Aucune personnalité ayant occupé des fonctions au sein du régime n’échappe à la défiance, voire à la vindicte de la population. « Qu’ils partent tous ! » : tel est désormais le slogan des manifestants. Dans ces conditions, difficile d’imaginer qu’ils puissent donner leur aval à une sortie de crise et à un scrutin – auquel personne n’est préparé – organisés par un système qu’ils honnissent. Que réclament-ils donc ? La fin du régime en place, bien sûr, puis l’installation d’un gouvernement provisoire, de personnalités indépendantes et impartiales qui puissent constituer une sorte de comité des sages chargé de diriger la transition et d’organiser des élections libres et transparentes.
Des noms sont avancés, qui font (presque) l’unanimité, ceux notamment de l’ancien président Liamine Zéroual, de Djamila Bouhired, la célèbre militante de la guerre d’indépendance, des avocats Mustapha Bouchachi et Ali Haroun, de la magistrate Zoubida Assoul… Pas vraiment l’incarnation de la jeunesse, mais bon…

Bon sens et ingéniosité

Une chose est sûre, la rue ne cédera pas. Mais la voie qu’elle défend, aussi intéressante et potentiellement féconde soit-elle, doit pour l’instant passer sous les fourches caudines d’une loi fondamentale taillée sur mesure pour Bouteflika. C’est donc aux actuels dirigeants de faire preuve de bon sens et d’ingéniosité pour trouver un artifice qui permette de contenter la population. En matière d’inventivité et de petits arrangements avec la légalité, ils ont amplement démontré leurs compétences !
Tous doivent cependant garder en tête un aspect dont personne, pour l’instant, ne parle : l’Algérie ne peut se permettre de perdre davantage de temps. Déjà inquiétante avant le déclenchement de la contestation, le 22 février, la situation économique est aujourd’hui alarmante. Quelles que soient la solution et les échéances retenues, il va falloir s’en préoccuper sérieusement. Et vite.

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