Politique

Installation du Sénat en RDC : les dessous du revirement de Félix Tshisekedi

Félix Tshisekedi, lors de son investiture à la tête de la RDC, le 24 janvier 2019 à Kinshasa. © REUTERS/ Olivia Acland

Le nouveau Sénat va être officiellement installé en RDC, après la levée par Félix Tshisekedi de la mesure de suspension qu'il avait initialement décidée en raison des soupçons de corruption pesant sur l’élection. Ce revirement serait, selon plusieurs sources concordantes, le fruit d'une négociation entre la coalition du président congolais et celle de Joseph Kabila.

Finalement, le nouveau Sénat sera bel et bien être installé. Les sénateurs nouvellement élus sont convoqués au Palais du Peuple, à Kinshasa, ces samedi 30 et dimanche 31 mars « en vue de leur identification », selon un communiqué officiel du secrétariat général rendu public ce vendredi.

Il y a dix jours, Félix Tshisekedi avait pourtant décidé de suspendre cette installation en raison des soupçons de corruption pesant sur l’élection des sénateurs, le 15 mars dernier. Désormais, « plus rien ne s’oppose à l’installation du Sénat », a estimé le président congolais dans un communiqué lu à la télévision nationale, jeudi soir. Le président congolais a pris cette décision après avoir « pris acte » des conclusions du pré-rapport d’enquête sur les allégations de corruption, qui lui a été remis la veille par le procureur général près la Cour de cassation.


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La présidence précise par ailleurs dans ce texte que Félix Tshisekedi « félicite les magistrats pour ce travail en même temps qu’il les encourage à le faire aboutir ». Ce pré-rapport « n’établit pas encore de faits avérés de corruption de députés lors de l’élection des sénateurs », selon une source de Jeune Afrique à la présidence.

Aucune date n’a, pour l’heure, été fixée pour l’installation effective du Sénat, mais celle-ci doit se faire, selon la loi fondamentale, dans les quinze jours qui suivent l’élection. Et le Front commun pour le Congo (FCC), coalition dirigée par Joseph Kabila, s’y taille la part du lion, avec une majorité écrasante de 80 sénateurs sur les 108 que compte l’institution.

Un duel perdu ?

Joseph Kabila et Félix Tshisekedi, lors de l'investiture du second comme nouveau président de la RDC, le 24 janvier 2019. © Jerome Delay/AP/SIPA

Ce revirement peut cependant apparaître comme un duel perdu pour Félix Tshisekedi, tant l’annonce de la suspension de l’installation des sénateurs, à l’issue de la réunion interinstitutionnelle du 18 mars dernier, avait été vue comme une prise d’indépendance vis-à-vis de l’emprise du parti de Joseph Kabila, majoritaire à l’Assemblée et vainqueur des élections sénatoriales. L’annonce de l’ouverture d’enquêtes sur les faits présumés de corruption avait, elle aussi, été largement saluée par plusieurs représentants de la société civile.

En outre, la décision de Félix Tshisekedi a été le fruit d’une négociation entre le FCC de Kabila et le Cap pour le changement (Cach, la coalition du président congolais), selon des sources concordantes au sein des deux coalitions. Plusieurs réunions ont été organisées entre les représentants des deux camps, lors desquelles les cadres du FCC n’ont pas caché leur colère face à la décision présidentielle, qu’ils accusaient d’être anticonstitutionnelle. À l’image d’Aubin Minaku, ancien président de l’Assemblée nationale, qui insistait sur le fait qu’ « une réunion interinstitutionnelle est informelle et n’a pas le pouvoir de prendre des décisions ».

Cette histoire de corruption est une invention. L’avoir soulevé au sommet de l’État a été une faute stratégique grave

Au cours des discussions, âpres, le FCC aurait notamment brandit la menace d’« user des voies légales pour mettre en accusation le chef de l’État pour haute trahison et violation de la Constitution », assure un haut cadre du FCC, sous couvert d’anonymat.

« Cette histoire de corruption est une invention, qui a fini par jeter l’opprobre sur tout le processus électoral. L’avoir soulevé au sommet de l’État a été une faute stratégique grave », estime un autre cadre du FCC, qui a lui aussi requis l’anonymat. Et d’ajouter : « Si le processus est pourri, il l’est dans son ensemble. Alors, que dire de ceux qui en sont issus ? »


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L’élection des gouverneurs, prévue le 10 avril prochain, a également été débattue au cours de ces rencontres. « Les discussions ont permis au camp Tshisekedi de négocier le contrôle de certaines provinces », nous confie un cadre du Cach, qui a assisté aux discussions. Une information confirmée par une source de JA au sein du FCC. Sauf surprise, ce dernier, majoritaire dans les assemblées provinciales, devrait diriger une vingtaine de provinces, contre seulement quatre pour le camp Tshisekedi.

Déception des militants de l’UDPS, inquiétude de la société civile

Des militants de l'UDPS, le 7 janvier au siège du parti, à Kinshasa. © Jerome Delay/AP/SIPA

Vendredi matin, au siège kinois de l’Union pour la démocratie et le progrès social (UDPS), le parti de Félix Tshisekedi, les militants ne cachaient pas leur déception. « C’est une décision décevante, car la situation reste la même qu’avant ! », a notamment lâché, amer, l’un de ces militants de cette « base » de l’UDPS qui avait laissé exprimer sa colère suite aux résultats des sénatoriales, mi-mars.

Avec ce revirement, une bataille a été perdue par le président Tshisekedi

« Félix Tshisekedi a abdiqué face à la pression du FCC. Les décisions annoncées à l’issue de la réunion interinstitutionnelle n’ont en fait été que des effets d’annonce », a dénoncé Prince Epenge, dont le parti, Action pour la démocratie et le développement du Congo, est membre de la coalition Lamuka, qui s’était constituée autour de la candidature de Martin Fayulu à la présidentielle.


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Sur Twitter, Noël Tshiani, candidat malheureux à la présidentielle, évoque une « décision politique qui nous inquiète » et qui « jette le discrédit sur toutes les institutions et démontre que le pays n’est pas prêt pour faire des réformes structurelles nécessaires pour son développement ».

« Avec ce revirement, une bataille a été perdue par le président Tshisekedi », abonde Jonas Tshiombela, porte-parole du Comité laïc de coordination (CLC), qui avait été à l’initiative des marches réclamant le départ de Joseph Kabila, durement réprimées. « Félix Tshisekedi remet également en cause son engagement à lutter contre la corruption », juge encore ce militant des droits de l’homme.

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