Société

[Analyse] Droits de l’homme : le Qatar soigne son image et avance ses pions

Mis à jour le 7 avril 2019 à 02:15
Jihâd Gillon

Par Jihâd Gillon

Responsable du pôle Maghreb/Moyen-Orient à Jeune Afrique

L’émir du Qatar Tamim Ben Hamad Al-Thani, lors d’un sommet du Conseil de coopération du Golfe, le 5 décembre 2017. © Jon Gambrell/AP/SIPA

Doha, la capitale qatarie, accueillera les 14 et 15 avril la Conférence internationale sur les mécanismes de lutte contre l’impunité et le terrorisme. Un agenda qui n’a rien d’anodin.

L’événement est organisé conjointement par le Comité des droits de l’homme au Qatar, le Haut-commissariat des Nations unies aux droits de l’homme et le Parlement européen. L’émirat a ainsi l’opportunité de soigner son image en s’associant à des organismes internationaux, tout en défendant ses positions sur les grandes crises mondiales. La question des droits de l’homme est en effet centrale pour le Qatar, régulièrement pointé par les ONG pour les conditions de vie et de travail des ouvriers venus œuvrer sur les chantiers de la Coupe du monde de football 2022.


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Depuis quelques années, la communication qatarie a pris conscience de cette problématique et évoque régulièrement l’amélioration du sort des travailleurs étrangers. L’organisation à Doha de ce type d’événement permet au pays de se situer du « bon côté de la barrière des droits de l’homme », et non plus sur le banc des accusés.

Multilatéralisme et dialogue international

Au-delà de cette dimension, le Qatar veut se présenter comme un partenaire responsable, engagé dans le multilatéralisme et le dialogue international, par contraste avec les voisins et rivaux saoudiens et émiratis, plus adeptes du hard power et proches de l’administration Trump. À ce titre, la représentation à la conférence du Parlement européen, qui a ces derniers mois multiplié les critiques contre l’Arabie saoudite, est significative d’un rapprochement des institutions européennes et du Qatar.

L’affaire Khashoggi, l’emprisonnement d’activistes des droits de l’homme en Arabie saoudite et aux Émirats, ainsi que la polémique autour du chercheur britannique Matthew Hedges, accusé par Abou Dhabi d’espionnage, constituent autant d’occasions pour le Qatar de se présenter en partenaire fréquentable dans la région.

Autre différence cultivée par Doha : le rapport au terrorisme et aux régimes autoritaires

Autre différence cultivée par Doha : le rapport au terrorisme et aux régimes autoritaires. Alors que le Qatar s’est positionné pendant les printemps arabes en parangon des droits des peuples, notamment via la chaîne Al-Jazeera, les Émirats arabes unis misent eux sur une approche essentiellement sécuritaire et pragmatique de la problématique terroriste.

Le Qatar conserve ainsi une position « dure » contre le régime syrien, alors que plusieurs pays arabes appellent à la normalisation des relations avec Damas. Dans le Golfe, les Émirats et Bahreïn, deux pays qui participent à l’embargo contre l’émirat gazier, ont rétabli leurs liens diplomatiques avec la Syrie. Lors de la conférence, un débat sur la responsabilité des violations grossières des droits de l’homme est ainsi prévu. Paulo Sérgio Pinheiro, le président de la Commission d’enquête internationale indépendante sur la Syrie, interviendra.

Un argument face à l’Arabie saoudite

Pour autant, de moins en moins de pays arabes partagent l’intransigeance de Doha sur la Syrie, dont la réintégration dans le giron de la Ligue arabe – malgré les réticences – est en discussion. Sans compter que le récent soutien du Qatar au président soudanais Omar el-Béchir, qui fait face à une contestation populaire, a pu affaiblir la cohérence du discours qatari en la matière.


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Dans la dispute régionale qui l’oppose à l’Arabie saoudite et aux Émirats arabes unis, le Qatar a misé sur les droits de l’homme pour remporter une première bataille juridique contre son voisin émirati devant la Cour internationale de justice de la Haye. Cette dernière a reconnu en juillet 2018 que les ressortissants qataris vivant aux Émirats subissait une forme de discrimination raciale en raison des mesures prises à leur encontre par Abou Dhabi. Une victoire essentiellement symbolique, la Cour de justice internationale ne disposant pas de moyens coercitifs.

L’Afrique sera représentée à la conférence, puisque l’Ivoirien Sylvain Ore, président de la Cour africaine des droits de l’homme et des peuples, en sera. L’Algérien Fatsah Ouguergouz, qui a enquêté par le passé sur le Rwanda et le Burundi, le Marocain Ahmed Chaouqi Benyoub, délégué interministériel pour les droits de l’homme, et l’Américaine Brenda Hollis, procureure du Tribunal spécial pour la Sierra Leone, interviendront également dans la capitale qatarie.